I am, I am, I am – Maggie O’Farrell

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Avec singularité sensibilité et sincérité, Maggie O’Farrell confie au lecteur des épisodes de sa vie. Une vie chahutée qu’elle déplie en morceaux choisis. Chacun des dix-sept récits évoque une partie de son corps. Un corps à plusieurs reprises, heurté. Et la mort convoquée, toujours. Des cicatrices, des blessures, des angoisses qui, visibles ou non ne se refermeront jamais. Maladies, accidents, agressions, grossesse difficile, fausse couche, encéphalite, autant d’épreuves douloureuses racontées sans pathos et sans effet de manche. On est dans l’intime. Sur et sous la peau, dans la tête et le regard. Les expériences de la vie de l’autrice déferlent et résonnent parfois au fil de la lecture. Des échos universels. I am I am I am, un titre emprunté à Sylvia Plath qui dans son roman La cloche de détresse écrivait : « I took a deep breath and listened to the old brag of my heart. I am I am I am  » – J’ai respiré profondément  et j’ai écouté le vieux battement de mon coeur; Je suis je suis je suis. » À travers ce livre dévoilant ses propres souffrances et la mort s’immisçant Maggie O’Farrell écrit – décrit – le souffle de vie, la survie. Chance, résistance, courage, destin, création littéraire, on ne sait pas ce qui à chaque fois, la sauve, – et en même temps on est abasourdi devant tant de malheur – mais avec empathie on avance à ses côtés. Ses récits détaillés, précis, sensitifs, émaillés de colères de peines d’espoir d’autodérision aussi sont prenants et puissants. Et en filigrane, elle parle de la place de la femme, des défaillances dans le système de santé de son pays, de la violence que peut parfois revêtir la parole. Et quand le dernier récit, sur sa fille, a défilé sous mes yeux – une course haletante contre le temps/ un temps précieux pour une vie -, les larmes retenues jusqu’alors se sont mises à couler… puis j’ai respiré profondément.

« Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier. Ce genre d’expérience n’est pas rare ; tout le monde, je pense, l’a déjà vécu à un moment ou un autre, peut-être sans même le savoir. La camionnette qui passe au ras de votre vélo, le médecin fatigué qui, finalement, décide de revérifier le dosage, le conducteur ivre que ses amis réussissent laborieusement à convaincre de leur donner ses clés de voiture, le train raté parce qu’on n’a pas entendu le réveil sonner, l’avion dans lequel on n’est pas monté, le virus que l’on n’a pas attrapé, l’agresseur que l’on n’a jamais croisé, le chemin jamais emprunté. Tout autant que nous sommes, nous allons à l’aveugle, nous soutirons du temps, nous empoignons les jours, nous échappons à nos destins, nous glissons à travers les failles du temps, sans nous douter qu’à tout moment le couperet peut tomber. Comme Thomas Hardy l’écrit à propos de Tess d’Urberville,  « Il existait encore une autre date (…), celle de sa propre mort(…) : jour caché, invisible et sournois parmi tous ceux de l’année, qui passait devant elle sans donner de signe mais n’en était pas moins sûrement là. Quel était-il? » Prendre conscience de ces moments-là vous abîme. Vous pouvez toujours essayer de les oublier, leur tourner le dos, les ignorer : que vous le vouliez ou non, ils vous ont infiltré et se logeront en vous pour faire partie de ce que vous êtes, comme une prothèse dans les artères ou des broches qui maintiennent un os cassé. »

« La mer pour moi, est une grande source de réconfort. Karen Blixen avait écrit dans Sept contes gothiques, « Je connais un remède qui guérit tout : l’eau salée (…). Sous une forme ou une autre. Sueur, larme ou eau de mer. »

I am, I am, I am, roman de Maggie Farrell, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, éditions Belfond, 2017 —

5 commentaires sur “I am, I am, I am – Maggie O’Farrell

  1. Ma meilleure lecture de 2019, la plus marquante … Je n’avais jamais corné autant de pages d’un même livre … J’ai plus qu’adoré ! Je te conseille, de la même auteure, « Cette main qui a pris la mienne »

  2. Ta chronique est très belle et l’on ressent bien toute l’émotion que peut susciter cette lecture. Je trouve la couverture splendide. J’ai lu il y a quelques années « la cloche de détresse » de Sylvia Plath et j’avoue avoir été profondément marqué par cette lecture.
    Merci Nadège, bises bretonnes 🙂

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