Murène – Valentine Goby

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Son cœur battait la chamade pour la jolie Nine, son corps de jeune homme de vingt-deux ans se déplaçait avec fougue, son esprit vif et curieux se baladait avec enthousiasme, son affection profonde pour ses parents sa sœur ses amis ne faiblissait jamais, les petits boulots qu’il enchaînait lui convenaient très bien, son regard disait toute la joie d’une vie devant soi… François pourtant,  fut d’un coup empêché, entravé. Arrêté dans son mouvement à cause d’un accident tragique. Nous sommes en 1956. La mort le frôle mais ne l’atteint pas. Les douleurs – physiques, psychiques – elles, le frappent durement. Il sera sauvé, mais amputé des deux bras. Il vivra, mais autrement. Même sa mémoire vacillera, il ne se souviendra plus de Nine… À lui de s’inventer une vie nouvelle, de s’approprier ce corps manquant, de faire face au regard des autres – et du sien -, de réapprendre à manger boire se laver se vêtir écrire toucher tenir enlacer, de dépendre le moins possible d’autrui, de retrouver une place dans la société. Il sera traversé par toutes sortes d’émotions sombres ; doute, peur, tristesse, colère. Et ce sera l’imagination qui le portera, quand un jour il verra une murène – poisson serpentiforme à l’apparence monstrueuse -. Dans la piscine, il plongera son corps et apprendra à nager. Telle une murène, il cheminera. Dans l’eau, il renaîtra. Il entrera dans une association sportive de mutilés, participera aux balbutiements du handisport.
De l’obscurité à la lumière, le lecteur assiste à la métamorphose de François. Un roman éclairé et pénétrant sur le rapport à la normalité, le handicap, les capacités humaines insoupçonnées, la résilience, les limites de la médecine dans les années cinquante. Émouvant et profondément humain.

« (…) elle ne sait pas qu’il l’a déjà vue avant dans la foule des fins de journées, n’en saura jamais rien désormais, une torche de cheveux roux coupés sous l’oreille, retenus par une barrette noire, dont les mèches se balancent au tempo de la rame. Elle lui apparaît entre les corps serrés défaits par les freinages, il a l’avantage de la hauteur, un mètre quatre-vingt-dix au-dessus du niveau de la mer, il la débusque parmi les manteaux et les têtes. Une fille qui ronge ses ongles, il la regarde faire, elle en tire les contours avec ses incisives et les souffle dans le creux de sa main. Il voit ses mains avant son visage, ses ongles ultracourts, rectangulaires dans la pulpe, lui font des doigts en forme de scaphandres ; il trouve ses doigts adorables. »

« Seconde après seconde le corps de François casse à la taille et l’univers retrouve sa verticalité. L’infirmière a des jambes. (…) Le sol est parallèle au plafond. Les murs sont perpendiculaires au sol. L’arbre est planté droit derrière la vitre. Cette normalité qui l’inclut le sidère. Alors son corps est de ce monde sans doute possible, il ne peut plus s’en dissocier. L’horizontalité forcée dictait un autre paysage, à corps tordu vision tordu, il y avait une cohérence ; il n’était pas de leur espèce, couché comme un tapis, il campait au lisière du réel. C’est fini. Le réel lui saute au visage, assis dans son lit il est à découvert, le cerf dans la clairière à la merci des chiens. Il veut se soustraire à eux qui l’ont débusqué de sa planque, il ferme les yeux, se rabat sous ses paupières. »

« Voilà, lui aussi il travaille. Il n’est pas seulement monstre et membre d’un club de monstres, l’homme sans bras cohabite en lui avec un type normal qui gagne son pain comme chaque membre de l’Amicale. La sensation du ghetto s’estompe. La honte le quitte. Il se concentre sur la nage, aveugle aux moignons qui l’entourent, il n’a d’autre pensée dans le bassin que l’exécution d’un mouvement fluide. Il pense à la murène de l’aquarium, porte Dorée, non à la laideur de sa gueule, le corps reclus dans les anfractuosités de la roche, le bec à peine pointé vers dehors, mais à sa pavane suave. »

Murène, roman de Valentine Goby, Actes Sud, août 2019 —

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