Feel good – Thomas Gunzig

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Dans l’enfance d’Alice, c’était souvent « tout juste » à la maison. Tout juste de quoi manger, tout juste de quoi se vêtir, tout juste de quoi s’amuser, tout juste de quoi avancer dans la vie. Elle se rappellera toujours du jour où son amie Séverine l’a invitée chez elle ; là on était dans le « tout large », grande rue, immense maison, intense lumière, nombreuses fenêtres, vastes pièces…  » et dans le « tout beau » ; sourires jolis, attentions délicates, parfums gracieux, décorations harmonieuses… Orpheline de père à huit ans, fille unique, mère dépressive, Alice ne fait pas d’études, se met très vite à travailler. Pas le choix. Elle devient vendeuse dans un magasin de chaussures. Sans à-coups, sa vie coule. Peu d’amis, des amours de passage, quelques paysages, quelques rêves… Tout ça n’est ni triste ni gai. C’est moyen. Convenable. Et brusquement, licenciement économique. Boulots à la petite semaine. Chômage. Manque d’argent. Et puis l’entrée dans cette existence bringuebalante d’un homme. Différent doux aimant. Qui déserte pourtant quand le ventre d’Alice se remplit de vie. Achille naît. Et Alice avec lui. Pour le bien-être de ce petit être, il n’y a plus de limite. Un monde de tous les possibles s’ouvre à elle. Une rage. Une détermination. Elle repense à Séverine. À la vie en couleur pastel. Prête à tout pour les sortir, son fils et elle, de cette fange dans laquelle elle est engluée depuis si – trop – longtemps. Elle commet un geste insensé. Enlève un enfant. Demande une rançon. Rien ne se passe comme prévu. Et sa rencontre inopinée avec Tom va chambouler tout. Écrivain, il écrit depuis toujours. Beaucoup. Avec passion. Mais vend peu. Un écrivain « moyen ». Sa vie « moyenne », est en pleine dégringolade. Depuis le départ précipité de sa femme – qui l’a quitté pour un « chirurgien » –  et l’ingratitude de sa fille. Alice et Tom, deux solitudes, deux exclus, deux individus insignifiants… Alice et Tom, une idée, un projet, un espoir, un défi, une revanche… Alice et Tom, de l’imagination, de l’observation, de la littérature… De l’amour… Leur trouvaille pour avoir une vie meilleure ; écrire ce qui plaît, un best-seller, un roman Feel Good.

Thomas Gunzig décrit avec virtuosité la réalité de la précarité, l’âpreté des sentiments chez ses personnages, avec une justesse sans faille. Jamais il ne tombe dans le pathos, jamais il ne juge. Au contraire, l’écriture est vive, drôle, cinématographique à souhait, pleine de bienveillance, et si sensible. Il croque l’époque avec tellement de pertinence! Ne passez pas à côté de ce livre. Il est incontournable, vraiment!

« Voler ne lui posait aucun problème moral. Elle voulait qu’Achille ait ses fruits et ses légumes et sa viande. Elle ne voulait pas qu’il souffre de carences dans les « nutriments essentiels » dont parlaient beaucoup d’articles qu’elle lisait sur Facebook concernant l’alimentation des enfants. elle voulait qu’il grandisse et qu’il devienne un homme solide et en bonne santé. (…) Alors elle volait. »

« Il vécut son quarantième anniversaire comme un choc. Aucun de ses livres n’avait vraiment fonctionné, il n’avait jamais été sélectionné pour l’un ou l’autre grand prix de l’automne, il ne s’était jamais retrouvé dans les dossiers « spécial rentrée » des revues littéraires et il n’était plus non plus un jeune auteur. Il était bel et bien un auteur moyen venant grossir le rang des auteurs moyens. Il écrivait obstinément, il écrivait du mieux qu’il le pouvait, il se relisait des nuits entières, au fond de lui quelque chose y croyait encore mais quelque chose d’autre n’y croyait déjà plus. À l’aube de ses quarante-cinq ans, il avait une quinzaine de romans à son actif, tous publiés à l’Arbre pâle mais une bonne partie avait été pilonnée faute de demande. »

« – (…) Les gens comme ça, les gens qui ont des vies de riches ou bien des vies où tout va presque toujours bien, ils veulent qu’on leur raconte des histoires qui confirment l’état du monde, pas des histoires qui remettent en cause l’état du monde. Parce que le monde leur convient comme il est. Ils ne veulent pas la moindre trace de doute dans les histoires qu’on va leur raconter, ils veulent bien qu’on leur dise que tout ira toujours bien, que pour eux rien ne changera jamais. Voilà le principe : le principe c’est qu’en te lisant, ces gens se disent : « Ah mais je pense exactement la même chose. » Le livre qu’on va écrire ne doit surtout pas venir remettre en question les opinions des gens, sinon les gens n’en voudront pas. Tu dois confirmer toutes les idées préconçues possibles : ce qui est « mal » est mal, ce qui est « bien » est bien, ce qui est « beau » est beau. « 

Feel good, roman de Thomas Gunzig, éditions Au diable Vauvert, août 2019 —

7 commentaires sur “Feel good – Thomas Gunzig

  1. Je ne lis que du bien de ce roman, je vais le lire ! Il me semble aussi que l’auteur y parle un peu des réseaux sociaux, de la place du livre et de sa mise en scène, non ?

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