Un été à Rockaway – Jill Eisenstadt

rockaway

Ils se connaissent depuis toujours. Avant eux, leurs parents – leurs grands-parents sûrement – ont foulé ce même sable de la péninsule de Rockaway. Ni pauvres ni riches, ils ont tous passé une enfance ni triste ni heureuse. Des vies avec des hauts des bas, des manques, des attentes. Ils viennent de quitter le lycée, l’adolescent en eux s’estompe, l’adulte s’immisce lentement gravement laborieusement périlleusement. Eux : Alex Peg Timmy La Rouille, deux filles, deux garçons. L’époque : les années 80. Le lieu :  Rockaway Beach,  Queens, New York. Avec sa bourse, Alex est partie étudier à l’université, brisant ainsi l’équilibre qu’ils avaient plus ou moins trouvé. Les quatre. Amoureux d’elle, Timmy est le plus touché. Jill Eisentstadt raconte ainsi l’écoulement d’une année, d’un été à un autre, de cette petite bande. Langueur, mélancolie, colère, amour, amitié, sexe, surf, alcool, jeux dangereux… Envie de fuir mais pour aller où? Pour faire quoi? L’été, ils sont surveillants de baignade, l’hiver ils sont manutentionnaires dans une épicerie. Les saisons passent et rien ne change. Les jeunes gens s’essoufflent. Ils suffoquent. Même Alex, à des centaines de kilomètres, étouffe. Dans sa chambre universitaire, dans sa vie amoureuse. Tous ressentent violemment douloureusement un mal-être qui les dépasse.
Un roman d’apprentissage puissant. La chronique d’une jeunesse américaine perdue, écrite en 1987 et traduite pour la première fois en France plus de trente ans après. Les dialogues, nombreux et non dénués d’humour, sont incisifs. Les errements entre espoir et désillusion des personnages sont pertinemment dépeints.

« T’es bronzée, non? demande Timmy. T’as fait du ski?
– J’dois être sale.
Ils jouent à tour de rôle avec le cendrier.
– J’ai une idée, dit Timmy. On pourrait aller faire quelques paniers. À l’ancienne.
Alex fait mine de refaire son lacet pour ne pas avoir à les regarder. Lui et ses souvenirs.
Ils avaient l’habitude d’aller faire des paniers, souvent. Pieds nus. À la nuit tombée. Il fallait tendre l’oreille pour savoir si le ballon passait dans le filet. Le bruissement, le son amplifié dans la cour de récré déserte. Des règles complexes et des pénalités – quand jouer sur un pied, d’une seule main ou le dos tourné, quand embrasser, escalader la grille, quand s’arrêter et regagner le cabanon de douche de Timmy, où ils se rouleraient des pelles, sans un bruit pour ne pas réveiller Mme Ray. Ne pouvoir que chuchoter avait quelque chose d’excitant.
– Fait trop froid, dit Alex (…) »

« Mais Timmy le saisit, un corps à corps au sol. Et il cogne, sans pouvoir s’arrêter, il cogne, il cogne, il cogne toujours avec ce glapissement irréel, et il ne ressent rien. Des cheveux noirs sur la glace. La chair sur la glace. Le poing dans la chair comme dans le néant, tabassant un visage anonyme – ça fait un bien fou. Je vous hais tous autant que vous êtes. Et je hais cet endroit. »

«  »Dix-huit mètres? La vache!
– C’est génial, commente Timmy. C’est comme si tu te jetais de la planète. Pas de meilleure façon d’en finir. »
Tous le regardent.
« Si je devais en finir, précise-t-il.
– Vous êtes vraiment cinglés, dit la Rouille. Dis-lui ce que ça fait quand on touche l’eau. Dur comme du béton, ma chérie.
– Comme du béton, confirme Timmy.
– J’ferais p’t-être mieux de boire un coup avant, dit Peg.
– P’t-être que tu ferais mieux de te tuer maintenant pour gagner du temps », ajoute Alex. »

Un été à Rockaway, roman de Jill Eisenstadt (publié en 1987 aux États-Unis) et traduit pour la première fois en France par Hélène Cohen, éditions Rivages, avril 2019 —

9 commentaires sur “Un été à Rockaway – Jill Eisenstadt

  1. Je lis en ce moment le nouveau Richard Powers qui sort début septembre. C’est un roman qui remonte à 1994.. Celui-ci a mis 30 ans à être traduit. Il faut savoir être patient ^^ J’aime ces romans sur l’apprentissage de la vie, sur le fait de mûrir, grandir.. Excellent weekend Nadège, Bises bretonnes ensoleillées.

    1. J’aime beaucoup aussi les romans d’apprentissage… C’est étonnant ces romans qui traînent à être traduits. J’ai beaucoup aimé celui-ci (Jill Eistenstadt faisait partie de la Litterary Brat Pack avec Bret Easton Ellis, Jay Mc Inerney Donna Tartt…)

      1. Merci Nadège pour ces précisions. Je termine le Richard Powers, plus que quelques pages mais je ne peux pas publier ma note avant le 5 septembre, jour de la parution du livre. C’est une demande de la maison d’édition. Excellente soirée à toi 😊

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