Baudelaire et Apollonie, le rendez-vous charnel- Céline Debayle

baudelaireapollonie

27 août 1857, jour impérissable pour Baudelaire qui, après avoir subi indignation et amertume une semaine auparavant lors du procès de son recueil Les Fleurs du mal – forte amende et censure de 6 poèmes – va enfin combler son désir le plus cher : être l’amant d’Apollonie. Voilà cinq années qu’il idolâtre la très-Belle, la magnifique et respectée Apollonie Sabatier, amoureuse des arts et présidente d’un salon où se réunissent écrivains musiciens peintres, Gustave Flaubert Théophile Gautier Alfred de Musset Ernest Meissonnier Hector Berlioz pour ne citer qu’eux. Cinq ans qu’il lui écrit des lettres fiévreuses et des poèmes passionnés – dix figurent dans Les Fleurs du mal. Elle est l’une de ses plus grandes inspiratrices, une muse qu’il place sur un piédestal. Et il est loin d’être le seul homme épris de sa beauté et de la vivacité de son esprit. Apolline est une femme libre, mais pas libertine. Charismatique et fascinante, elle ne laisse personne indifférent. Alfred Mosselman, son amant et protecteur demande à Auguste Clesinger de créer une statue à son effigie. Ce sera Femme piquée par un serpent, un marbre de son propre corps nu, moulé. Corps allongé se tordant de douleur après la piqûre d’un serpent – allégorie évidente d’un spasme de plaisir.
Cécile Debayle, grâce à des lettres et diverses documentations sur l’époque, retrace ce rendez-vous charnel de Baudelaire et Apollonie avec réalisme et élégance. Les mots sont pesés et non dénués de poésie. Aucun voyeurisme, l’évocation est belle et sensuelle. Elle égrène les heures délicatement, entretenant l’attente, la montée du désir.
Éblouissant.

« Dès son arrivée, Baudelaire est ébloui. Depuis cinq ans il admire ses contours parfaits, son exquise harmonie. Et ce soir, dans le vestibule aux oiseaux colorés et aux stores fleuris, plus que jamais la très-belle rayonne. Tout en elle transporte le poète ; le visage iconique, les yeux diamantés, la chevelure mordorée, parée en majesté avec une rose éclose, une plume bleue, un peigne en diadème. Et la robe folle, bariolée or, violet, grenat, si aérienne qu’elle semble avoir des ailes. « Votre toilette, chère Madame, est un papillon d’éden! ». Apollonie rie, lèvres ouvertes, cou nu, renversé, offert à la morsure d’un baiser. »

« Baudelaire reconnaît la Femme piquée par un serpent, sanguine et charnelle, maintenant, aussi superbe et lascive qu’au Salon de 1847. Le Beau et le Mal réunis, les deux puissances tyranniques, ses obsessions. Il ne peut se détourner de ce corps esthétique et lubrique, d’une raideur et d’une blancheur de marbre. Lui le scandaleux, elle la scandaleuse, deux pécheurs contre la bienséance, inspirés par quelque démon, ensemble à présent sous le dais du lit jaune feu, dans une chaleur d’enfer. »

musee_dorsay_206_clesinger_femme_piquee_par_un_serpent_20083.jpg

Femme piquée par un serpent d’Auguste Clésinger – 1847 – Musée d’Orsay

Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l’esprit des poètes
L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J’ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon cœur,
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma sœur !

À celle qui est trop gaie, Les fleurs du mal, Baudelaire – 1857 –

Baudelaire et Apollonie le rendez-vous charnel, roman de Céline Debayle, éditions Arléa, mai 2019 —

Publicités

3 commentaires sur “Baudelaire et Apollonie, le rendez-vous charnel- Céline Debayle

  1. Je ne connaissais pas le marbre d’Auguste Clésinger. C’est beau tout comme ta critique qui donne furieusement envie de se plonger dans ce roman. Baudelaire « Les fleurs du mal », cela me fais songer aux études littéraires et au plaisir toujours intact de les redécouvrir. Excellent weekend Nadège, Bises bretonnes ☀️😊

    1. J’aime beaucoup ces livres où la vérité et l’imaginaire se mêlent. Et puis les poèmes de Baudelaire m’accompagnent de puis si longtemps… Je ne connaissais pas ce marbre non plus, mais j’adore l’idée qu’il est le point de départ de l’histoire. Bises.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s