Tangerine – Christine Mangan

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Tanger la blanche, cité mythique du nord du Maroc, qui fait face au détroit de Gibraltar est bien plus qu’un simple décor, il est le lieu emblématique du roman. Une ville volontairement personnifiée par l’auteure, à l’atmosphère changeante et mystérieuse, au passé riche où phéniciens, romains, portugais, anglais… foulèrent son sol successivement, un endroit fascinant pour les écrivains  – Paul Morand, Paul Bowls, Samuel Beckett, Pierre Lotti… -. Tanger accueille Alice et son mari John en 1956 – année de l’indépendance – , un couple américain fraîchement marié. Le travail de John ne nous est pas divulgué – il profite surtout de la rente de sa femme versée par sa tante depuis que ses parents sont décédés dans un accident de voiture -, Alice passe ses journées seule dans l’appartement, à l’abri de la rumeur de la ville, de son agitation, de ses odeurs et de sa chaleur écrasante. Elle, qui était si heureuse de quitter les États-Unis, de laisser derrière elle un passé entaché de deuils, de douleurs et de mensonges, ne supporte pas Tanger. Elle s’y sent terriblement mal, l’air lui manque. Tout ici l’oppresse.

Avec étonnement et stupeur, Lucy son ancienne colocataire à Bennington College vient lui rendre visite. Une visite qui se transforme en installation… Lucy va s’immiscer dans l’existence d’Alice et faire remonter à la surface des souvenirs effroyables. L’une semble fragile mélancolique et sombre, l’autre solide épanouie et lumineuse. Tellement différentes, si complémentaires qu’on a l’impression de voir deux versions d’une même femme. Lucy mènera Alice au dehors, à deux on se sent plus fort. Mais en entrant dans la lumière du jour, c’est un bout de la vie de son mari qui se dévoilera à elle…

Alice Lucy Lucy Alice, deux prénoms qui se ressemblent, deux voix qui s’expriment tour à tour au fil des chapitres, deux points de vue. Folie, manipulation, aveuglement, perversion, amour, imagination, vérité, les comportements et les sentiments de l’une et de l’autre s’entremêlent et se confondent, se heurtent et s’emportent.

John disparaît, laissant Alice face à Lucy, et vice versa. L’étau se resserre, implacable. La tension est intense. On pense forcément à Patricia Highsmith et son Talentueux M. Ripley, à Rebecca de Daphne du Maurier… Au fil des pages, on doute. Un flottement en clair-obscur, envoûtant.

« Par moments, je m’étais dit que ce n’était pas son amitié que je convoitais ; je voulais être comme elle. Deux sentiments contraires très forts, qui continuèrent à se mélanger jusqu’à ce que je ne puisse plus les distinguer. Je convoitais son aisance, j’enviais sa façon d’être. Je voulais la faire mienne. Et certains jours, je pouvais presque l’éprouver – lorsque, enhardie par sa désinvolture face à un monde qui déjà, malgré mes jeunes années, me semblait cruel, je réussissais à affronter les ombres, l’angoisse qui me rongeait si souvent. Ces jours-là, je sentais que tout mon être dépendait des liens intimes qui nous unissaient et ne voulais pas la quitter. Mais à d’autres moments, je la détestais, me méprisais, la méprisais elle, pour cette dépendance, cette relation fusionnelle que nous avions construite – même si, d’humeur sombre, il m’arrivait de me demander s’il s’agissait bien d’une relation, si j’avais quoi que ce soit à lui offrir, et si ce qu’elle m’offrait n’était pas davantage une béquille qu’un réel bienfait. (…) je me dis qu’il était urgent que je comprenne la nature de notre relation avant qu’elle ne finisse par m’engloutir. »

« Elle pensa à Tanger, à tous les noms qu’elle portait, aux changements qu’elle avait subis. Aux personnes qui l’avaient revendiquée comme leur au fil des siècles – un large éventail de nationalités, de langues. Tanger était la ville de la métamorphose, elle se transformait afin de survivre. »

Tangerine, roman de Christine Mangan, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau, HarperCollins Noir, mai 2019 —

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