Après – Nikki Gemmell

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Le livre s’ouvre, glacial, sur une scène à la morgue. Sur la table d’acier, devant Nikki Gemmell, est allongée Elayn, sa mère. Là, les mots ne viennent pas, ils sont bloqués à l’intérieur de son être. Dans sa tête, tout est confus. Tant de sentiments la submergent : tristesse et colère, incompréhension et impuissance, chagrin et amertume, culpabilité et honte…. Le désarroi et la sidération  de se retrouver dans cet endroit, avec Paul son frère, pour identifier le corps de leur mère… Puis les questions de la police, qui heurtent et bousculent. Des réponses évasives… Elayn, septuagénaire, a été retrouvée morte, chez elle. Une autopsie est nécessaire… la vieille dame aurait eu recours à l’euthanasie (l’auteure se préserve, évitant le mot suicide).

S’ensuit une quête de vérité. Nikki a besoin de mettre des mots sur ses émotions, pour comprendre ce geste, qu’elle aurait peut-être pu empêcher. Écrire pour éclairer la vie de sa mère, leurs relations tumultueuses, leur manque de complicité, la distance qu’elles avaient mises entre elles avec le temps. Décrire la beauté de cette femme, son aura, son mystère, sa fougue, son goût de la perfection, sa liberté. Se renseigner sur l’euthanasie, la maladie, les douleurs chroniques, la vieillesse, la solitude, la dépendance, la dépression, l’addiction aux médicaments.

En dressant le portrait d’Elayn, ses désirs, ses souffrances, en observant leurs rapports mère-fille souvent conflictuelles mais aimants, en sondant l’intime, Nikki Gemmell – la cinquantaine –  se retourne sur sa propre vie, de femme d’épouse de mère d’auteure, considère d’une façon plus universelle la société actuelle. Et lance un regard critique envers cette société qui a tant de mal à « gérer » les questions liées aux personnes âgées.

D’un récit au thème dur et intime, Nikki Gemmell parvient à ouvrir le propos et notre réflexion. On admire sa sincérité et on suit son cheminement avec attention.

Un témoignage précieux.

« L’existence d’Elayn avait toujours été ancrée avec précision dans le présent. Je n’avais jamais été curieuse de connaître son passé. Quel enfant l’est? Connaît-on vraiment nos parents, en tant qu’individus? Ne les connaît-on pas davantage en tant que mères et pères? La richesse de leur autre vie sans nous. Peut-être préfère-t-on ne pas trop bien les connaître, car la vérité serait trop douloureuse à supporter. Découvrir qu’ils avaient des existences, des désirs, des impulsions qui nous étaient inconnus. Que nous n’étions pas, peut-être, le centre de leur monde. En fait. »

« Ma mère avait en horreur plusieurs choses : ne pas pouvoir choisir de mourir exactement comme elle l’entendait ; perdre sa voix ; l’idée d’une maison de retraite parce qu’elle n’y aurait pas eu accès aux pilules qui lui permettraient de décider de sa mort. Elle, cette femme qui s’était battue pour son indépendance et la maîtrise de ses actes toute sa vie d’adulte. Elayn était une femme fière qui ne pouvait plus décider de la qualité de sa vie, mais qui pouvait décider de la qualité de sa mort. Selon elle, l’avenir qui l’attendait était d’une obscurité certaine et consistait en plusieurs décennies passées à moitié morte dans un foyer pour oubliés, les exclus et les laissé pour compte.

« L’imperfection, c’est la tache d’œuf sur le pull du poète, tricoté à la main. Le trou qui ressemble à celui formé par une balle dans le dos d’une veste en tweed, rongée par les mites. Le rond humide laissé par une tasse sur une table en bois ancien. La fêlure sur une lanterne en céramique. La mère pleine de défauts, mais souvent aimante. Toutes ces imperfections qui retracent une vie. Une vie bien vécue, en profondeur. Une vie.

Après, récit de Nikki Gemmel, traduit de l’anglais (Australie) par Gaëlle Rey, éditions Au diable vauvert, janvier 2019 —

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8 commentaires sur “Après – Nikki Gemmell

  1. Tu sais que je viens de lire le dernier David Vann « Un poisson sur la lune » et cela traite d’un sujet proche de celui-ci : le suicide de son père. C’est un livre magnifique. Celui dont tu nous parle a l’air d’être aussi beau. C’est un sujet dont il faut parler et ces livres nous accompagnent dans notre réflexion sur ces questions encore très taboues. Excellent weekend Nadège 🙂

    1. Oui je suis allée lire ta chronique! L’euthanasie est un sujet difficile, encore taboue… mais la littérature commence à l’approcher, c’est bien. Cela permet d’ouvrir la réflexion, de comprendre les motivations… Bises.

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