Comme elle l’imagine – Stéphanie Dupays

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Passionnément amoureuse de Vincent, Laure vit dans l’impatience de le retrouver. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde… ses pensée sont pleines de lui, son corps vibre, son cœur palpite, ses yeux scrutent l’écran. Souvent, elle attend. Un temps qui dure toujours trop longtemps. Et puis apparaît le point vert, signalant sa présence. À l’autre bout des lignes entrelacées.

Cet homme, elle ne l’a donc jamais vu en vrai. In the real life. Il l’a charmée par ses mots, la tournure de ses phrases, sa drôlerie, ses références littéraires et cinématographiques, ses réparties… à travers des commentaires laissés ici et là sous un post une photo, des dialogues régulièrement interrompus et repris plus tard, des messages privés, des sms endiablés… Tous ses mots accumulés comme autant de perles de bijoux, elle les a lus et relus, envisagés et interprétés, embellis peut-être.

Laure a quarante ans, elle est professeure de lettres à la Sorbonne, spécialiste de Gustave Flaubert. Considérer le langage, le déchiffrer, l’explorer, est son métier. Se documenter, enquêter, synthétiser, aussi. Ainsi, le profil de Vincent est passé au crible. Ce qu’il peine à confier, elle le découvre. Du moins, elle essaie. Mais le virtuel n’est-il pas le lieu idéal de la mystification ?

Elle aime, alors elle ne voit que ce qu’elle veut voir. Par romantisme, sûrement. Elle erre dans l’entrelacs de tous les signes qui s’offrent à elle. Les fait défiler, en accroche un au passage, le dissèque, émet des hypothèses. La jalousie s’immisce, infailliblement. Le fantasme aussi.

De son imagination, Vincent devient un personnage. Elle crée les vides, les blancs, les implicites, que l’homme derrière son écran ne lui livre pas spontanément. Elle invente, sans s’en rendre compte.  Perdue quelque part entre le réel et le virtuel.

Et lui semble jouer avec elle, ses sentiments, sa solitude, son désir. Quelquefois lucide, elle est souvent rêveuse. Toujours seule, elle a besoin d’aimer et de se sentir aimée. Et Vincent semble partager tellement de choses avec elle. Leur profil est si proche.

Après cinq mois d’échanges, ils se rencontreront. Ce passage au réel sera-t-il un enchantement, une désillusion, un bonheur, une erreur?

Ce roman est un délice d’élégance et de pertinence. Le discours amoureux aujourd’hui est-il déformé sous le prisme de l’ère numérique? Existe-t-il de nouveaux codes, des manières différentes de séduire et d’être séduit? Stéphanie Dupays nous transporte avec elle dans une spirale de questionnement sur l’amour son éblouissement ses hésitations ses craintes ses oscillations, sur le désir l’attente la poétisation.

Absolument brillant.

« On ne fixait plus le téléphone dans l’espoir de le faire sonner, on n’ouvrait plus fébrilement sa boîte aux lettres. La technologie avait instauré une nouvelle temporalité. L’attente ne se mesurait plus en quelques jours et en semaines mais en secondes ou minutes : dès l’envoi du message, l’amoureux plongeait dans l’incertitude. »

« Comment Laure avait-elle rencontré Vincent? S’il fallait l’exprimer sous forme d’un titre de roman, elle répondrait La nuit et le moment. Laure souffrait d’une déformation professionnelle : elle voyait le réel à travers les livres. Enfin, plus exactement, elle n’en souffrait pas. Elle avait besoin des mots des autres pour décoder les êtres et les choses ; interposer la littérature entre elle et le monde la protégeait. Elle n’aurait su dire de quoi. »

« Elle prenait conscience que, malgré ses déclarations d’indépendance, la solitude commençait à lui peser. À vingt ans, le célibat n’était qu’une étape qu’un avenir plein de promesses reléguerait au rang des souvenirs un peu pénibles ; à trente ans, être célibataire commençait à devenir moins enviable, presque incongru. À presque quarante, Laure semblait entendre se former dans la tête de ses amis les pensées interrogatrices « Qu’est-ce qui cloche chez elle? » ou réprobatrices « Quand va-t-elle enfin grandir ».

Comme elle l’imagine, roman de Stéphanie Dupays, éditions Mercure de France, mars 2019 —

7 commentaires sur “Comme elle l’imagine – Stéphanie Dupays

    1. Je suis d’accord avec toi, la couverture fait plutôt penser à la collection Harlequin!! Mais ne surtout pas s’y arrêter, le roman est intelligent, fin, élégant, sensible, pertinent.

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