L’enfant rouge – Franck Venaille

lenfantrouge

Je le savais poète. Grand poète. Mais je ne l’avais jamais lu. L’homme s’est éteint deux mois à peine avant la parution de ce petit livre d’une centaine de pages, si puissant. Alors qu’il entrevoit le crépuscule de sa vie, Franck Venaille part à la quête de son enfance. De ses pas, résonnant courant marchant sautant déambulant, dans sa rue d’avant, celle des commencements. La rue Paul-Bert, nichée dans un quartier populaire de l’est parisien. Revenir là pour mieux comprendre le cheminement jusqu’ici. Accompagner de ses mots d’aujourd’hui, ce « Moi-de-onze-ans », comme il dit. Faire un bout de route ensemble. Retourner sur les lieux et revoir les visages, sentir les odeurs les malheurs les bonheurs, penser aux guerres à la mélancolie aux agitations aux cortèges, se rappeler les idées et les désillusions, déformer le réel peut-être, le contourner éventuellement, revivre les balbutiements de son engagement politique de ses révoltes sociales, laisser voir les écorchures les souffrances. Des réminiscences comme autant d’images et de sensations intimes, qui tendent infailliblement vers le collectif. Qu’il est fort ce voyage du poète solitaire, de  l’enfant rouge et d’Avril le merle noir qui à tire d’aile, relie les deux. Que la prose est belle et percutante.

« Ensuite je suis parti à la recherche de mon enfance. Tout se termine. Tout recommence. Je suis seul dans l’échelon ultime de la solitude. Seul à s’en faire craquer les doigts. CRAC-CRAC. J’ai pris un verre puis un autre. Avec cette discrétion propre à ceux qui, jour après jour, s’installent parmi des Guenilles. Guenilles laissées pour nous par les révolutionnaires virés des basses-fosses de la Bastille. Guenilles à vendres. Guenilles pour ne pas insister sur la solitude. Ce n’est pas rien. Nous avons joué notre partition. Je vous raconterai un jour ce qu’il en advint : vieux – vieux – vieux. En vrac. Il est indispensable d’écrire chaque soir. »

« Je me nomme Franck Venaille et je sais que mon enfance m’attend dans cette rue Paul Bert proche si proche du Bazar rouge que je salue. Ça. Je me souviens parfaitement de ce vaste entrepôt que, de mémoire, je situe entre la rue de Cîteaux et le faubourg Saint-Antoine. On communiquait d’un étage à l’autre par un large escalier en colimaçon. Je n’y suis jamais entré seul. J’accompagnai ma mère qui se grisait de rêves, marchant telle une princesse sur l’authentique tapis rouge, dévoré en-dessous par des seaux d’eau de lessive. Moi-de-onze-ans, j’observais la multitude de nuages cachant la vie réelle. »

« Comme l’on comprend la vie à partir de la lecture. Mais ce soir je ne sais plus ce qu’est la littérature, celle qui s’est donné pour tâche de dire le réel. Ce sont des mots. Des mots, bien sûr, qui font du trapèze, du fauteuil roulant, du youyou sur le fleuve, que sais-je encore. Mots pour contredire. »

« Une rue. De Paris. C’est peu de chose pourtant, que de marcher sur les trottoirs. On y croise les doubles de soi-même. »

L’enfant rouge, récit autobiographique de Franck Venaille, Mercure de France, octobre 2018 —

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