Miss Jane – Brad Watson

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Jane naît un matin d’hiver, en 1915, dans une ferme au fin fond du Mississippi. Ses parents vieillissants – pour l’époque – ne l’avaient pas désirée. Leurs aînés, presque adultes, étaient partis du foyer, Grace avait une dizaine d’années  et ils avaient perdu deux bébés après elle… Rudes et amers étaient devenus ce père et cette mère. Jane vint au monde et vécu longtemps malgré une malformation qui l’empêcha d’être épouse et de donner à son tour la vie. Ses sphincters ne jouant pas leur rôle de contraction, Jane était incontinente et ne pourrait pas avoir de relations charnelles. Le docteur Thompson, qui l’a fait naître, ne l’abandonnera jamais. Toujours, il répondra à ses interrogations, restera attentif aux avancées de la science, l’écoutera, la conseillera, la rassurera. Avec bienveillance bonté et douceur. Entre eux d’eux se tissera un lien d’amitié indéfectible.

À l’âge d’entrer à l’école, Jane se heurtera à sa singularité, à sa différence, à sa bizarrerie. Petite fille joyeuse et curieuse, adorant courir à travers la forêt, observer les animaux les fleurs et les champignons, écouter les bruits de la nature, sentir ses parfums, toucher et goûter ses légumes et ses fruits… Petite fille intelligente pressée d’apprendre à lire, de se faire des amis, de découvrir le monde au-delà de sa ferme… Miss Jane devra renoncer à la vie d’une petite fille normale, elle ne passera que quelques mois en classe. Mais, cette enfant ne sombrera pas dans la tristesse, juste un peu de mélancolie parfois. Avec détermination et esprit, elle apprendra seule à lire écrire compter. Adolescente, elle aidera ses parents à la ferme. Ne s’apitoyant jamais sur son sort, elle avancera, grandira, connaîtra même le sentiment amoureux, communiera avec la nature. Adulte, elle travaillera avec sa soeur Grace, en ville, dans sa blanchisserie et partagera son appartement…

Il y a une sensualité inouïe dans l’écriture de Brad Watson. Ainsi, il plonge littéralement le lecteur au plus près de Jane, de ses sensations. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour elle et son histoire. Une histoire que l’on sait, sans issue. Cela aurait pu être immensément pathétique, c’est tout l’inverse. La force de Jane, sa soif d’indépendance, sa pudeur, en font quelqu’un d’admirable, d’exceptionnel. Elle a réussi à composer sa vie avec ce qu’elle avait – ou plutôt ce qui lui manquait -, avec dignité élégance et délicatesse. Chemin faisant, elle a construit son existence avec la solitude pour alliée – jamais comme ennemie -. Et a presque traversé le siècle dans une amérique rurale en plein bouleversement.

Un grand roman.

« Avec le temps, la beauté de l’enfant émaciée aux cheveux sombres et aux yeux bleus qu’elle était devait se métamorphoser, les années l’aiguiseraient, elle deviendrait un signe imperceptible de sa dissemblance, de sa farouche liberté, et un message silencieux adressé à tous ceux pour qui sa présence au monde paraissait impénétrable au-delà d’un seuil dont elle seule avait décidé. »

« Mais désormais, elle y pensait beaucoup, elle y pensa durant tout l’hiver et ce début de printemps. Elle se savait différente. Elle comprit avec davantage de clarté encore qu’elle était la seule à être faite comme elle. Elle était bizarre. Elle s’habitua à ce sentiment de honte brûlant qui pouvait lui monter au visage, lui picoter soudain le cuir chevelu et lui donner envie de pleurer. L’été était en avance et battait déjà son plein en juin. Il faisait chaud. Elle se mit à porter des robes légères et abandonna sa couche. Elle restait à l’ombre toute la journée, et se précipitait derrière un buisson ou un arbre quand le besoin s’en faisait sentir, au lieu des espaces ouverts qui lui allaient très bien quand elle était plus petite. (…) Et chaque fois que cela se produisait, elle ressentait cette flambée de honte, et elle éprouvait alors le sentiment cuisant de sa propre bizarrerie. »

« Toutes les choses de cette nature, apparemment sans rapport les unes avec les autres – les pluies torrentielles, le liquide salé qui jaillit d’une huître charnue et glacée, la peau douce des champignons des bois, la mort soudaine et violente d’une poule, le bouton plissé d’une fleur avant qu’elle s’ouvre, une meute de chiens sauvages efflanqués qui trottinent dans un champs, le grincement d’une ligne à pêche qui se tend sous les assauts d’une brème, le moment où l’on détache de ses arêtes la chair blanche et fine du poisson, une coquille de noix lisse et dure dont la forme ovale vous roule au creux de la paume, la sensation presque palpable que la lumière décline – tout, pour Jane, avait quelque chose de sexuel. Non que ce fût ainsi qu’elle l’aurait exprimé ou aurait pu le faire, en particulier à cet âge (6 ans). Mais elle le sentait en elle aussi profondément et aussi fort qu’un amant. Elle se laissa tomber dans les herbes hautes du bosquet et dans l’obscurité, une sorte de courant électrique la traversant, pareil aux délicieuses palpitations de l’extase. »

« Malgré son isolement, Jane commença à s’intéresser aux garçons. Cette prise de conscience nouvelle se fit lentement, graduellement. Du fait que les garçons étaient des garçons, d’étranges créatures appartenant à une espèce distincte, qui présentaient les mêmes caractéristiques physiques que la sienne mais avec avec des secrets cachés, des différences mystérieuses. Importantes d’une certaines façon, pour elle en particulier. (…) Elle s’était mise à les regarder d’un autre oeil. Un peu à la manière d’un animal de la forêt ou d’un oiseau qui, tranquillement à l’abri, observe une nouvelle créature traversant ses bois, debout sur ses deux pattes de derrière et qui exhale une odeur forte et exotique. »

La chronique de Litterama.

Miss Jane, roman de Brad Watson, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfreville, éditions Grasset, septembre 2018 —

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8 commentaires sur “Miss Jane – Brad Watson

  1. Je retrouve complètement ma lecture en te lisant, une très belle lecture, un coup de coeur pour moi ( ce roman, c’est mon souvenir ramené de Festival America :))

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