Où passe l’aiguille – Véronique Mougin

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Tomas aime grimper aux arbres, rêvasser de pays lointains les pieds dans le vide, couver des yeux les mains blanches et fines qui apparaissent souvent par l’une des fenêtres de la maison bleue en contrebas, celles des femmes, filer en douce au cinéma, enfreindre le couvre-feu… Du haut de ses quatorze ans, le garçon est intrépide et rusé, fougueux et obstiné. Contre l’avis de son père, il suit un apprentissage pour devenir plombier. Car, il ne veut pas exercer le même métier que lui ; tailleur. Ce travail lui semble aussi ennuyeux que la couleur grisâtre des costumes qu’il coud.

Nous sommes en 1944, dans une ville frontalière de Hongrie… la guerre est longue et meurtrière. Elle se rapproche. Tomas, ses parents, son petit frère Gabor, ses voisins, ses amis, tous sont déportés, autant de vies bouleversées, déchirées, broyées.

Mère et frère disparus sur le quai, père et fils soudés l’un à l’autre, vaille que vaille. Sensible mais déterminé, Tomas affronte sa nouvelle existence comme une parenthèse, la tête plein d’espoir. La vie au camp de concentration est une horreur ; le travail éreintant, le froid, la faim, l’insalubrité, la violence, la peine, la souffrance… Très vite, son père va travailler la journée dans des ateliers de couture à l’extérieur. Chaque soir, Tomas a le cœur qui se noue de peur de ne pas le voir revenir. Au fil du temps, Tomas apprend la débrouille, l’entraide, le marchandage, le bluff. Il organise sa survie. Alors quand on demande un couturier pour repriser les vêtements des déportés ; il lève la main. Il saisit sa chance, sauve sa peau. Lui, qui toujours avait fui le métier de son père – et n’en connaissait pas les usages – , se retrouve face aux tissus, aux aiguille, aux fils et autres machines à coudre. Une esbroufe incroyable qui va l’épargner et ouvrir dans sa vie une brèche.

La guerre finie, père et fils rentreront chez eux, rompus mais vivants. Un retour bien sombre : une frontière modifiée, une maison pillée, des absences envahissantes… Alors, à défaut d’Amérique, les voilà à Paris, capitale de la Haute Couture… Avec audace et modernité, travail et imagination, perspicacité et délicatesse, Tomas fait de la couture son métier. Si les cauchemars ne cessent de le hanter – l’horreur la lourdeur la misère -, coudre est une échappatoire enchantée – la beauté la légèreté le chic -.

De l’obscurité de la guerre au rayonnement de la mode, le patchwork d’une vie multiple, le tissage long difficile et beau d’un destin, l’assemblage de l’Histoire collective et de souvenirs intimes ; un roman émouvant, des personnages que je n’oublierai pas.

« Si le français était habillé, sûr que le bourreau réfléchirait à deux fois avant de cogner si fort. Le tissu ferait obstacle, c’est dans la tête que ça se passe. En rayé, tu es un numéro, une pièce, une part du stock mais tu restes malgré tout un homme, comme le cogneur, l’habit réunit – il n’y a que les hommes qui s’enveloppent, pas les chiens, pas les bœufs. À poil, tu n’es plus personne, une bête dont on voit les côtes. C’est plus facile de nous tuer nus. »

« Je me suis assis autour de la table avec les autres et j’ai tout recousu solidement, point par point, tête baissée, sur mes genoux les uniformes froissés troués disloqués, de loin je ressemblais à rien, à un larbin (…). De près c’est tout autre chose de coudre : fermer les plaies, effacer les blessures, remettre dans le circuit, sous le nez des salauds sauver des jambes, des bras et se sauver soi-même, faire durer les vêtements et les gens qui les portent, et nous qui les raccommodons – réparer c’est résister et résister encore, le temps qu’il faut. »

« La vérité : quand je couds, je n’ai pas de visions. Je ne revois pas le camp, les punitions, l’appel ou pire. Je me concentre, l’aiguille passe et repasse, chaque geste mille fois répété et doucement je deviens le fil, je deviens l’aiguille, je suis le tissu piqué et l’air que je respire, le rythme de la machine et le bruit de l’atelier. « 

« Tu leur diras ça aux gens, dans le bouquin, que du même point peuvent naître le meilleur et le pire, que la vie est retorse, tortueuse, inextricable, qu’elle te rend fou de chagrin, qu’elle te remplit de joie, en vérité c’est du fil la vie, tu comprends? Du fil, tout simplement, et contrairement à ce que dit le proverbe on ne sait jamais, jamais entends-tu , où passera l’aiguille. »

coeur

Où passe l’aiguille, roman de Véronique Mougin, Flammarion, Janvier 2018 —

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