Ör – Audur Ava Olafsdottir

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Las de son existence, fatigué du néant vers lequel il glisse, Jonas n’envisage plus le temps d’après. À quarante-neuf ans et des poussières, cet homme divorcé n’a plus étreint le corps d’une femme depuis « huit ans et cinq mois », anéanti par le départ de son épouse et sa révélation tardive : il n’est pas le père de leur fille, Gudrun Nymphea, adulte aujourd’hui, si belle si brillante. Désarmé par le regard perdu de sa propre mère, pensionnaire d’une maison de retraite que la maladie d’Alzheimer accapare, il ne trouve plus les mots pour combattre l’oubli. Le poids des ans devient de plus en plus lourd, les blessures s’accumulent et la solitude se fait douleur. Jonas veut en finir, il vend sa société. Et pense au fusil de chasse de son voisin mais… il ne peut pas imposer la découverte funèbre de sa dépouille à sa fille chérie. Une idée singulière lui vient : il va s’envoler pour un pays dévasté, un lieu où la guerre a sévit, un aller simple, une semaine pour disparaître. Avec pour seul bagage, sa caisse à outils – il faut bien préparer la potence… -, quelques vêtements et le journal intime de sa jeunesse dans la poche.

Je vous entends : que ce roman doit être sombre… et bien pas du tout! Là est toute la beauté d’Ör, un tour de force, une poésie rayonnante, une grande humanité.  Cet homme parti chercher la mort va se retrouver face à des responsabilités qui vont rallumer sa morne existence. Les cicatrices qui lui rappellent tant les morsures de sa vie sont tellement insignifiantes en regard des stigmates sur les visages dans les corps et les cœurs  sur les paysages sur le ciel de ce pays ravagé par la folie de certains hommes…

Ör, c’est la reconstruction d’un homme, une conscience qui s’éveille, le sens retrouvé, vers la cicatrisation, la réparation, la fraternité. Un roman d’une grande délicatesse où les mots des poètes et l’humour font fléchir tous les maux.

« Ça y est, je suis parti. À la rencontre de moi-même. De mon dernier jour. Je dis adieu à tout. Les crocus sont en fleur. Je ne laisse rien derrière moi. Je passe de la lumière perpétuelle aux ténèbres. »

« Comment dire à cette jeune femme qui a eu tant de mal à survivre avec son petit garçon et son frère cadet sous des pluies de bombes – dans un pays où le lit des rivières est baigné de sang et où des pelotons d’exécution il y a quelques semaines encore coloraient l’eau de rouge – que j’ai fait tout ce chemin pour me supprimer. Impossible d’expliquer à ces gens-là que je suis venu avec ma caisse à outils pour pouvoir fixer un solide crochet, et que c’est aussi naturel pour moi d’emporter ma perceuse que d’autres leur brosse à dents. Je ne peux pas lui confier – après tout ce qu’elle a enduré – que je vais lui imposer ainsi qu’à son frère la tâche de me décrocher. Mon malheur est, au mieux, dérisoire, quand tout ce qu’on voit par la fenêtre n’est que ruines et poussière. »

« Ce qui me frappe, ce sont les couleurs éclatantes, le ciel d’un bleu intense, le sable doré, le monde est encore en couleurs et les gens sur les photos ne savent pas ce qui les attend, ils sont en vie, ils ont encore les deux jambes de la même longueur, ils ont des projets d’avenir, comptent peut-être même changer de voiture ou d’éléments de cuisine, ou faire un voyage à l’étranger. »

Ör, roman d’Audur Ava Olafsdottir, traduit de l’islandais par Catherine  Eyjolfsson, Éditions Zulma, Octobre 2018 —

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16 commentaires sur “Ör – Audur Ava Olafsdottir

  1. J’aime tellement cette auteure. Et ses personnages toujours en quête d’une forme de rédemption ou tout simplement d’un nouveau sens à leur vie. Parce que l’Islande est un pays où une dépression est vite arrivée à force de ciels gris et froids, et de tempêtes dans les cœurs, ou de cœurs lourds. Et puis ce beau titre Ors qui résonne très doucement pour nous les français.

    1. Comme toi j’aime cette auteure. Tu en parles merveilleusement bien, je n’ai rien à ajouter. Il me reste L’exception et Le rouge vif de la rubarbe à lire.

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