D’un trait de fusain – Cathy Ytak

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Au fusain, ils dessinent. Ils esquissent des corps nus. Du moins, ils essaient. Ils caressent le papier de leurs gestes encore malhabiles. Troublés par Joos, le modèle d’origine hollandaise si à l’aise, si libre, si beau, si radieux. Eux, ce sont Marie-Ange, Julien, Monelle et Sami, des étudiants en école d’arts graphiques. Un petit groupe soudé qui s’aime, s’amuse, partage des verres, discute à bâtons rompus entre deux parties de flipper, s’offre quelques jours à Saint-Malo, danse, rit, s’étreint… Ils apparaissent insouciants, vivent au jour le jour leur jeunesse en étendard, même si au fond d’eux chacun dissimule failles doutes et inquiétudes.

Nous sommes en 1992, et la survenue du SIDA au plus près, les percute et les désarme. Les réactions diffèrent mais l’angoisse et la confusion sont palpables. Comme beaucoup de gens – jeunes et moins jeunes – à cette époque, cette maladie est obscure et taboue. On en parle peu et mal, les messages véhiculés emplis de faussetés stigmatisent et sèment la peur.

Marie-Ange, jeune fille plutôt craintive et complexée ayant grandi auprès d’un père à l’esprit étriqué et d’une mère résignée va se libérer de ce carcan familial oppressant, faire entendre sa voix, et va déployer toute son énergie pour comprendre cette maladie la faire connaître et se rendre utile en s’engageant auprès de l’association Act Up. Désormais, elle se fait appeler Mary et a ôté ses grands pulls, dévoilant ses formes et son âme, elle se bat pour que l’ignorance et l’exclusion disparaissent.

Des personnages infiniment touchants et vrais, une écriture délicate cadencée et pleine de vie, une approche sensible et intelligible de cette maladie qui reste encore aujourd’hui taboue car mal connue. Un roman fort à lire et à partager.

« Je suis pas belle, Marie-Ange. Je suis juste moi, avec mon corps à moi. Et je l’aime comme il est, c’est tout. Et c’était déjà comme ça avant que j’arrive dans ce bahut. C’est ce que j’essaie de te faire comprendre. On est comme on est. Quand on s’aime pas, on finit par faire de son corps un ennemi, un truc repoussant. Les autres le sentent, et c’est nul. »

« S’habituer… S’habituer à passer du rire aux larmes en quelques secondes. De la plaisanterie la moins fine à la peur la plus forte. Avec la mort infiltrée. Mais sérieusement, ça veut dire quoi, mourir, si on n’a rien vécu? »

« – J’ai tellement pas envie de crever, moi… Mary sursaute. – Mais tu vas pas crever, Sami! Toi, tu seras… un survivant. Dans quelques mois, quelques années, ils vont trouver le moyen d’enrayer cette putain de maladie de merde. Il avait raison quand il disait ça, Joos, c’est qu’une question de temps. Et dans vingt ou trente ans, on sera encore là, toi et moi, et je te battrai toujours au flipper, parce que tu le dis toi-même, je suis une killeuse. Et puis on a tellement vu de corps s’abîmer, de gens partir si jeunes… Alors on n’aura pas peur de vieillir et ce ne sera pas triste. On sera même content d’avoir des rides, tu verras. Ce sera notre luxe. On fera de jolis vieux, tous les deux. En attendant, et jusqu’à preuve du contraire, on est encore vivants. Toi, moi… les autres. »

coeur

D’un trait de fusain, roman de Cathy Ytak, à partir de 13 ans, Talents Haut Éditions, Collection Les héroïques, Septembre 2017 —

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10 commentaires sur “D’un trait de fusain – Cathy Ytak

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