Frankie Addams – Carson McCullers

frankie addams

État de Géorgie, dans les années quarante… Frankie a douze ans cet été-là. Elle traîne ses guêtres dans la ville, erre dans la maison, et journellement s’assoie à la table de la cuisine des heures durant avec Bérénice la bonne noire – aux quatre maris – et John Henry  –  son cousin de six ans – parlant de tout de rien écoutant plus ou moins. Frankie a douze ans et elle s’enlise dans un abîme d’ennui. Orpheline de mère, son père est bijoutier, absent du matin au soir et lointain le reste du temps. Efflanquée, à l’allure garçonne, Frankie n’est plus vraiment petite mais pas tout à fait grande.

En ces mois d’été, elle se sent seule, terriblement isolée. Elle qui auparavant faisait partie d’un club, côtoyait des gens de son âge, est désormais dans un vase clos, dans une bulle. Plus d’appartenance, plus de lien. Elle n’est plus qu’un Je, dans un monde immense. La solitude, la peur, la mélancolie ont enveloppé son esprit, et le temps a transformé son corps. Troublée par ses changements, agitée par des interrogations existentielles, Frankie semble ne plus être en phase. Comme prise dans un étau, prisonnière. Dans l’attente d’une libération, d’une envolée.

Alors que l’été tire à sa fin, Jarvis son frère – parti depuis longtemps – arrive accompagnée de sa fiancée Janice et annonce leur mariage prévu une semaine plus tard à Winter Hill dans le Massachusetts. L’univers étriqué de Frankie s’ouvre et c’est l’éclaircie : après la cérémonie, elle partira avec eux, elle sera F. Jasmine, ainsi le « Je » deviendra « Nous », terminée la solitude la chaleur écrasante du sud la ville-vie prison… Quitter ce lieu, partir vers un ailleurs, respirer à nouveau, fuir la fillette et devenir femme.

Surgira la désillusion, évidente mais brutale. L’hiver arrivera avec ses souffrances et  les  treize ans de Frances. Elle a grandi, rien ne sera plus jamais comme avant. Elle restera à jamais un « Je ».

Un grand roman sur l’adolescence, le temps qui s’enfuit, le désenchantement. Une réflexion sensible sur la condition humaine. Des mots si justes qu’ils résonnent forcément en chacun de nous. Réédité pour le Centenaire de Carson McCullers, ce roman désormais culte, est préfacé, avec profondeur, par Arnaud Cathrine.

« C’est arrivé au cours de cet été si vert qu’on en devenait fou. Frankie avait douze ans. Elle n’était membre de rien, cet été-là. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle se sentait, sans aucune attache, et elle rôdait autour des portes, et elle avait peur. »

« Elle avait tellement grandi cet été-là qu’elle avait presque l’air d’un phénomène de foire, avec ses jambes trop longues, ses épaules trop maigres. Elle portait un short bleu, une chemise de polo, et elle était pieds nus. Ses cheveux étaient courts comme ceux d’un garçon, mais on ne les avait pas coupés depuis longtemps, et ils étaient tout emmêlés.

« Frankie regardait l’un après l’autre les quatre murs de la cuisine. Elle pensait au monde, et il était rapide et fissuré, et il tournait, plus rapide, plus fissuré, plus immense que jamais. Les images de la guerre surgissaient et se confondaient dans son esprit. Elle voyait des îles claires avec beaucoup de fleurs, et un pays baigné par la mer du Nord avec des vagues grises sur la plage. Des yeux gonflés d’épuisement et le piétinement sourd des soldats. Des tanks, et un avion en feu, les ailes arrachées qui allait s’écraser en tombant dans le ciel vide. Le monde était fissuré par le fracas de la guerre, et tournait à mille miles à la minute. »

« – Ils sont tous deux mon nous à moi. La veille encore, et pendant les douze années de sa vie, elle n’avait été que Frankie. Rien de plus. Seulement quelqu’un qui disait : Je, et qui marchait seule et qui faisait les choses pour elle-même. Tout le monde pouvait se rattacher à un nous, tout le monde sauf elle. (…) Mais tout était fini brusquement. Tout avait changé. Il y avait son frère et la fiancée de son frère, et, à la seconde même où elle les avait vus, quelque choses s’était réveillé en elle, un soudaine révélation : ils sont tous deux mon nous à moi. »

« Et ma prison à moi elle est pire que la tienne. (…) – Parce que moi je suis noire. Parce que moi je suis une femme de couleur. Tout le monde il est prisonnier d’une façon ou d’une autre. Mais nous, les gens de couleur, c’est des frontières supplémentaires qu’on a tracées autour de nous. »

coeur

Frankie Addams, roman de Carson McCullers, préface d’Arnaud Cathrine, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Tournier, Éditions Stock, collection La cosmopolite, Mai 2017 (publication originale : 1946) —

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4 réflexions sur “Frankie Addams – Carson McCullers

  1. Terrible les désillusions de l’adolescence. Un passage pourtant nécessaire. Je comprends ton coup de coeur… ❤
    Bisous xxx

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