La dernière représentation de Mademoiselle Esther, une histoire du ghetto de Varsovie – Adam Jaromir et Gabriela Cichowska

mademoiselleesther

Haut bâtiment blanchâtre de quatre étages, morne et fatigué aux fenêtres démesurées, le Dom Sierot, un des orphelinats du Ghetto de Varsovie préserve en son sein près de deux cent enfants. Un foyer de substitution pour des garçons et des filles à qui la guerre a arraché père et mère, tenu avec bonté et bienveillance par le docteur Korczak. Nous sommes en Mai 1942. Dans trois mois, tous seront déportés au camp de Treblinka et y seront gazés… le docteur les accompagnera dans leur dernier voyage. Bien plus qu’un pédiatre, Korczak était profondément humaniste, très à l’écoute des enfants et infiniment respectueux. Il a laissé de nombreux écrits sur les droits de l’enfant.

Nous sommes, nous lecteurs, à leurs côtés aussi durant ces dernières semaines. Nous parcourons un bout de leur chemin, écoutons avec attention et empathie la voix du docteur et celle de Genia une fillette de douze ans. Des voix – où plutôt des mots – qui s’enchevêtrent, serrant notre gorge… chacun écrit un journal dans lequel sont déposés les angoisses, les tristesses, les observations, les espoirs, les souvenirs, les lueurs de petites joies éphémères. Notre regard s’attarde longuement sur chaque illustration, des crayonnés, des collages, des gris, des beiges, des coupures de journaux, des reproductions de photographies, de lettres,  puis ici et là des orangés – la chaleur ou la douceur d’un moment doux – qui embrasent la page, énergie de vie.

Mademoiselle Esther, un jour, apporte des pots de fleurs à l’orphelinat, les enfants sont émerveillés, les yeux brillent et les sourires s’esquissent. Qu’il est précieux, cet enthousiasme. « Mademoiselle Esther. Elle a dit un jour qu’elle voulait une belle vie, ni amusante, ni légère. Aider, être utile, être là pour les autres. C’est comme si avec son sourire elle voulait dire : ce qui est bien c’est d’aller au-delà de ses forces. »  Elle a alors une idée pour ôter, un temps, le voile de chagrin sur ces visages enfantins… monter une pièce de théâtre avec eux, partir en Inde sur les mots du poète et dramaturge Rabindrahnath Tagore, raconter l’histoire d’Amal, ce petit garçon malade enfermé dans sa chambre rêvant des  » monts Pantschmura, (de) la rivière Schamli, (de) l’île des perroquets…

Une page de l’Histoire tristement vraie, celle d’enfants aux destins funestes qui, grâce à la bienveillance du docteur Korczak, à l’ardeur de Mademoiselle Esther, et au pouvoir de la littérature s’envoleront le temps d’une histoire dans un pays merveilleux, oubliant la peur, la faim… Un album poignant.

« Enfants des rues. Jour après jour, mois après mois, la guerre crache par milliers. Telle une mer en furie larguant sans relâche de tout petits coquillages sur ses rives. Les orphelinats – il y en a trois douzaines ici, dans le ghetto – craquent de partout. Le nôtre aussi, après que le dernier mois nous a apporté trente nouvelles entrées… Et cependant : quand je marche dans les rues et que je vois les enfants mendier sur le trottoir, je ressens une profonde impuissance. Je me sens responsable de chaque injustice qui leur est faite. Et je ne peux rien faire de plus que leur caresser brièvement la tête. Moi, le grand Docteur. »

« Dans le coin tranquille, une place se libère. Je vais là-bas, la (sa boîte souvenirs) pose doucement sur la table, dénoue le cordon… Une promenade du dimanche… Moi tenant la main de papa… Mon frère Aaron. Mon journal. Et elle… »

« Je dois jouer Sudha. Une jeune fleuriste. C’est un petit rôle, mais mademoiselle Esther a dit que Sudha ne doit pas porter pour rien ses petites clochettes aux pieds. Elle va m’apprendre une danse.  (…) Madame Blimka a promis de me faire une robe. Mademoiselle Esther a juste décousu sa robe d’été. Sa plus belle robe, dont elle disait toujours qu’elle la porterait le jour où la guerre serait finie. »

 

 

La dernière représentation de Mademoiselle Esther, une histoire du ghetto de Varsovie, album écrit par Adam Jaromir, illustré par Gabriela Cichowska et traduit de l’allemand par Nelly Lemaire, à partir de 11 ans, Éditions Des ronds dans l’O, Avril 2017 —

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