Celui qui va vers elle ne revient pas – Shulem Deen

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À treize ans, Shulem Deen, élevé dans une famille juive ultra-orthodoxe aux États-Unis, décide de s’inscrire dans une école talmudique de la communauté hassidique Skver, ayant entendu dire que l’enseignement n’y était pas trop exigeant. Il ne sait pas alors qu’en pénétrant dans cette communauté, il allait s’extraire du monde.

Vêtements et chapeau épais et lourd, chemise blanche au col fermé, longues papillotes tombantes de part et d’autre du visage, sous l’égide du Rebbe – le guide de la communauté  – Shulem passe son adolescence à étudier le Talmud avec des garçons de son âge. Profanes, les Sciences, les lettres, l’histoire, la géographie, les langues… ces matières ne sont pas enseignées. Il ne quitte jamais son uniforme, n’écoute pas de musique, ne lit que la bible, le Talmud et les livres sacrés, ne croise jamais de filles, ne sort pas hors de la communauté…

À dix-huit ans, Shulem Deen doit se marier. On lui choisit – impose – une femme, qu’il verra quelques minutes, en présence des deux familles, peu de temps avant la célébration. Jour où il dansera avec elle pour la première et dernière fois de sa vie – les époux ne devront plus se toucher en public. Il se fera expliquer le « service de lit » par le Rebbe…

Malgré les doutes et les craintes, Shulem Deen suivra les règles et autres rituels. Il aura cinq enfants, n’aimera jamais sa femme mais apprendra à l’apprécier, il consentira à vivre ainsi retranché du reste du monde, il acceptera d’avoir des emplois mal rémunérés (rappelons qu’il n’a aucune qualification et que son travail doit avoir un lien avec la communauté hassidique)… jusqu’au jour où, trentenaire, il ose appuyer sur le bouton « radio » du lecteur de cassettes qui trône depuis des années sur le meuble de la cuisine.

Et là, sa vie va basculer, inéluctablement. Un changement de regard et de perception. La découverte d’autres horizons, d’autres figures. Un mur qui tombe, le jaillissement d’une lumière, un monde de tous les possibles. Ce simple petit bouton pressé sera le déclencheur puis le catalyseur des émotions et des désirs enfouis de Shulem. Rattrapé par sa curiosité naturelle, la vivacité de son esprit, sa soif de connaissance, il s’affranchira des codes, s’achètera une voiture, passera des heures et des heures dans une médiathèque à lire et relire les encyclopédies qui s’offrent à lui, emplissant sa mémoire des images des sons des odeurs de la ville – New York – et des paysages environnants, se payera un ordinateur, une télévision…

Durant des mois, il dissimulera son ouverture au monde – évidemment sa femme ne le comprend pas -. Lentement, il cheminera vers la liberté, en s’éloignant de la religion, de son extrémisme… jusqu’au jour où, sa communauté, l’apprenant, le chasse pour hérésie.

Avec intelligence et sans jugement, Shulem Deen écrit là un récit sensible et passionnant en levant le voile sur son parcours de vie, et parle de sa reconstruction difficile mais admirable. Beaucoup plus qu’un témoignage sur le fondamentalisme religieux, ce livre se lit comme une fiction et révèle une plume humaniste brillante.

« D’après lui, je m’étais fait une conception erronée de la vie conjugale. « Une épouse n’est pas censée être une amie, insista-t-il. Nous ne devons pas lui accorder d’importance excessive. Le mariage est un commandement biblique. En prenant femme, nous respectons la volonté divine. Notre épouse est là pour nous aider à servir Dieu du mieux possible – rien de plus (…). » »

«  »Kol bo’ eho lo yechouvoun, – Celui qui va vers elle ne revient pas.  » Tels sont les mots de la Bible envers la femme adultère. Tels sont ceux du Talmud envers l’hérésie. » »

« Si le Talmud  était bâti sur la parole rapportée de Dieu, ou présenté comme telle, cette parole me frappait par ses aspects terriblement humains, ses ambiguïtés, son caractère arbitraire et ses multiples niveaux de sens. Même le concept de foi suggérait l’intervention de l’homme : l’idée qu’il fallait se soumettre à une conviction, au lieu de se contenter d’admirer la beauté de l’univers. Les principes de la logique qui guidaient l’écriture informatique se fondaient, eux, sur des postulats immuables. Ce qui était vrai était vrai. Ce qui était faux ne l’était pas. Pas de zone grise, pas de compromis, pas de place pour l’ambiguïté, la contradiction ou l’interprétation. Tout était précis et prévisible. Et il ne servait à rien de prier quand votre application  se trouvait coincée dans une boucle infinie. »

« Nous étions samedi après-midi. Je profanais le shabbat en marchant et en mangeant traïf – des plaisirs simples, mais si lourds de sens à mes yeux! Assis face au panorama, mon sandwich à la main, j’éprouvais une sorte de vertige à la pensée que je pouvais désormais faire ce que je m’étais interdit pendant tant d’années, parce que je craignais non pas le châtiment de Dieu, mais le jugement des hommes. »

 

Celui qui va vers elle ne revient pas, récit autobiographique de Shulem Deen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre, illustration couverture par Gabriel Gay, Éditions Globe, 414p, Mars 2017 —

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8 commentaires sur “Celui qui va vers elle ne revient pas – Shulem Deen

  1. Un univers pas facile à comprendre, que l’auteur a eu l’intelligence d’écrire sans jugement.
    Je ne sais pas si je le lirai un jour mais il est tentant de découvrir le sujet…
    Je t’embrasse

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