Le pays dont je me souviens – Anne Révah

lepaysdontjemesouviens

Philippe, au mitan de sa vie, revient au pays de sa jeunesse. L’homme a fui son présent, pesant et décevant. Il est passé entre les mailles du filet tissé par sa femme, dominante et dévorante, a laissé ses enfants à leurs affaires, ses fils adorés beaux et solaires, qu’il contemplait à plaisir sans espoir de les atteindre un jour. L’homme n’est jamais parvenu à asseoir certitude et autorité. Il avançait au rythme des injonctions de madame, s’abandonnait à ses désirs. Admirait sa progéniture, en témoin discret.

Aujourd’hui, il est là. En terrain connu. Foulant les traces d’autrefois. À boire un verre de vin « Au bahut », le bar qu’il fréquentait adolescent. À ressasser ses souvenirs, plus de vingt ans après. Le lycée, la forêt autour, le foyer et Valentine… Ivresse des réminiscences.

À la table voisine, un homme à l’âge indéfinissable, penché sur des feuillets, intrigue Philippe. Le serveur lui parle un peu de lui ; solitaire, sans logis, invité permanent du café, il vit parmi les arbres. Il s’appelle Myor et n’a qu’une idée en tête : retrouver le lac d’où il vient. Son territoire. Entouré de montagnes bleutées, d’une lumière éblouissante, d’eucalyptus, de lauriers-rouges, de mères et de pères… et une petite fille vêtue de rouge qui virevolte autour de lui, des images qui ne quittent pas Myor.

Ces deux hommes, ces deux âmes esseulées à la recherche de leur mémoire se rejoignent sur le même chemin. À bord de la voiture de Philippe – son revolver à portée de main – ils mettent le cap sur la Grèce, plausible pays du lac. Ils avancent pour remonter le temps. De cheminement intérieur en remise en question, de fuite du réel en fabulation, d’évasion en isolement, d’espoir en appréhension, ils vont.

Une traversée fiévreuse, sibylline et poétique.

« Avec ses fils, c’était autre chose, Philippe était fasciné par leurs visages, par leurs yeux, il ne les écoutait pas mais il les regardait avec un amour silencieux, secret, presque sacré, jamais aucun de ses fils ne l’avait interpellé pour vérifier qu’il était attentif, l’intensité de son regard posé était sans doute la preuve suffisante d’être aimé, et cela valait autant que d’être disponible pour converser. Regarder ses enfants silencieusement était la seule manifestation affective dont il était capable. Philippe ne remarquait rien de tout cela, il avait passé beaucoup de temps à dévorer ses enfants des yeux, émerveillé, fier et strictement incompétent pour entrer dans une conversation. »

« Et à quoi ressemblait le jour de certitude? Une sensation nouvelle en son creux, une amertume épicée dans la bouche, une pesanteur dans la poitrine rebelle et délicieuse, un grésillement dans les oreilles, musical, vertigineux, une senteur déployée, tenace dans les narines, un tremblement des lèvres sur une phrase comme un spasme irrésistible, une évidence de la pensée, anguleuse, une joie presque lourde, encombrante. En ouvrant les yeux, en les refermant, en respirant l’air de la terrasse, en mangeant, en marchant, en levant la tête vers le ciel de nuit sans lune, en faisant résonner le bois de la terrasse sous les pas. Une certitude en creux. Debout face au spectacle bouleversant des six montagnes. »

Le pays dont je me souviens, roman d’Anne Révah, Mercure de France, 190 pages, Février 2017 —

Advertisements

8 réflexions sur “Le pays dont je me souviens – Anne Révah

    1. Deux hommes isolés qui font un bout de chemin ensemble… l’un fuit pour retrouver sa liberté, l’autre part sur les traces d’un passé qu’il se fabrique peut-être. Le style est poétique.

  1. Juste comme ça je ne sais pas si l’histoire me parle, mais une chose est certaine, ce doit être beau et parfois même touchant de ressentir la solidarité de ces deux hommes…
    Je t’embrasse ma Nadège, belle semaine à toi

    1. Oui, c’est cela qui est joli, la relation qu’entretiennent ces deux hommes « perdus », ils deviennent durant quelque temps, un père et un fils… Je t’embrasse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s