Les furies – Lauren Groff

lesfuriesAu commencement la lumière, partout. Celle qui submerge et remplit. Deux jeunes gens fous d’amour s’étreignent face à la mer, ondulante. On dirait qu’ils flottent, Lotto et Mathilde. Le matin-même, ils se sont unis par les liens du mariage. Secrètement. Lui vient d’une famille aisée, l’argent coule à flots et l’amour maternel inonde. Elle, n’a plus de famille, aucune sûreté. Lotto est solide et solaire. Mathilde est pâle et discrète. À l’annonce de leur union trop rapide et irraisonnée, la mère de Lotto lui coupe les vivres. Loin d’être anéanti, le couple plonge dans la vraie vie. Il veut devenir comédien, ses cachets sont maigres. Alors Mathilde veille à payer loyer et factures en travaillant dans une galerie d’art contemporain. Ils sont jeunes, beaux, ardents, autour d’eux gravitent les amis et les connaissances, les agapes sont légions. L’existence comme une aventure, l’édification d’un destin, le soutien d’une épouse. Le monde du théâtre, son exigence, son bouillonnement, ses turbulences. Les espoirs déçus. Puis, l’illumination, la place de Lotto n’est pas sur les planches mais derrière les mots. Il devient en peu de temps un dramaturge reconnu et aimé.

Puis la révélation d’un ami d’enfance, brutale et cassante advient. Quelques mots seulement et l’édifice s’écroule. Lotto est transfiguré. L’ombre est devenue fantôme. On entre dans un autre roman. Un nouveau regard, sombre. Aveuglé par l’aura de Lotto, Mathilde apparaissait au second plan, effacée. Là voilà qui surgit de l’obscurité. Si la surface était lisse et pure, à l’intérieur c’est le chaos. Omissions, dissimulations, petits arrangements avec la vérité. On change de « focale » et tout devient différent. Une autre histoire se dessine peu à peu, on remonte le temps, par bribes, par images, par périodes. Scènes et Paysages se fissurent et par les interstices le puzzle des existences de Lotto et Mathilde se reconstitue. Nous sommes alors en pleine tragédie grecque ou Shakespearienne. Une tempête qui fait voler en éclats toutes les convenances.

Un roman exalté et impétueux où la noirceur flamboie, la vérité s’enténèbre et l’amour ruisselle. Laurent Groff dépeint avec force, style et lyrisme l’obscurité, la complexité et le mystère de l’âme d’un homme et d’une femme qui s’aiment.

« Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l’air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s’y était glissé. »

« La vie était fragile, Lotto l’avait appris. Les gens pouvaient être soustraits au monde à cause d’un mauvais calcul rapide. Si l’on risquait de mourir à tout moment, alors il fallait vivre! »

« Léo n’avait pas encore écrit de musique, mais il avait fait des dessins sur du papier d’emballage volé en cuisine. Les feuilles s’enroulaient sur elles-mêmes, accrochées au mur de son cottage, esquisses d’entrelacements, extensions du corps mince et léger du jeune homme. La forme de la mâchoire de Léo quand il se mettait de profil, dévastatrice ; cette manière qu’il avait de se ronger les ongles jusqu’au croissant, les fins cheveux éclatants au creux de sa nuque. Son odeur, de tout près, pure et propre, blanchie. [ Les êtres nés pour la musique sont les plus aimés de tous. Leur corps est le réceptacle de l’esprit qui l’anime ; le meilleur en eux, c’est la musique, le reste n’est qu’instrument de chair et d’os.]

« Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elle s’était produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords frangés. »

coeur

Les Furies, roman de Lauren Groff, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, Éditions de l’Olivier, Janvier 2017 —

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20 réflexions sur “Les furies – Lauren Groff

  1. L’histoire, la couverture ça a l’air splendide. Je le note sur ma liste car ta note nous donne envie de découvrir ce livre. Merci Nadège, bon weekend et Bises de Bretagne 🙂

  2. Une histoire d’amour complexe et humaine, comme je les aime. Pas complexe dans le sens de « lourdeur » mais dans le sens d’apprendre à découvrir l’autre, ses noirceurs et ses peines.
    Beau livre que tu nous présentes là ma Nadège ❤
    Je t'embrasse

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