Le dernier arrivé – Marco Balzano

ledernierarriveUne poignée de jours encore, et il franchira la porte. Libre. Dix ans qu’il est là, Ninetto. Encagé entre quatre murs froids. Mais allongé sur son matelas putride, voilà belle lurette qu’il a décampé. Son corps est en prison mais son esprit déserte. Dans sa tête ça défile : le « petiot » de San Cono qui voulait devenir poète a ressurgi, puis le garçon de courses arpentant par tous les temps les rues de Milan à bicyclette, vint ensuite le jeune amoureux de la belle Maddalena, le mariage, la naissance d’Elisabetta, et le voici ouvrier chez Alfa Romeo pendant trente-deux ans… Une existence qui ronronne, un quotidien qui lasse… et le dérapage.

Neuf ans, c’est l’âge de Ninetto  lorsqu’on l’extirpe de San Cono, son village sicilien. Il n’y mangeait pas à sa faim, un anchois par jour sur une tranche de pain;  son père était un être rustre à l’allonge facile ; sa mère faisait ce qu’elle pouvait mais une crise d’apoplexie la terrassa et eut raison de son esprit et changea l’existence de Ninetto.

Il l’aimait pourtant son village, les ruelles tortueuses, les champs tout autour, son copain Peppino et surtout Monsieur Vincenzo l’instituteur. Car le garçonnet adorait apprendre et obtenait toujours un « remarquable » en poésie. L’attaque cérébrale de sa mère entraîna son retrait immédiat de l’école pour aider son paternel au travail de la terre.

Puis ce fut l’émigration vers le nord de l’Italie avec son « pays », Giuva. Nous sommes en 1959. Le sud n’est que misère et désolation. Il faut rejoindre le triangle industriel Turin-Milan-Gênes si on veut trouver un travail, fonder une famille, avoir une vie décente. Durant trois années, les enfants débarquent en nombre dans les cités.

À Milan, Ninetto vivra à la « ruche », chez des cousins de Giuva. L’endroit est insalubre mais il a un toit au-dessus de sa tête. Il gagnera quelques sous en travaillant durement. Une enfance hardie menée tambour battant, une adolescence happée par les obligations, une vie d’homme qu’il n’a pas eu le temps de voir venir. Il a grandi si vite, Ninetto…

Libéré à cinquante-sept ans, il ne reconnaît plus rien. La ville a changée, les usines ont disparues, sa femme a vieilli sans lui, sa fille ne veut plus le voir, il ne rencontrera peut-être jamais sa petite fille… Seul leur deux-pièces n’a pas bougé. Contraint à se livrer à une psychologue, il demeure silencieux.

Récit de vie d’un homme qui s’est toujours senti étranger ; arraché à sa terre, détaché de ses parents, incompris, empêché, emprisonné. L’auteur dépeint la mouvance et l’instabilité de la société, l’égarement de l’homme et ses désillusions, le déracinement, l’intégration et la réinsertion. Un roman émouvant et pénétrant.

 « De toute façon, je n’ai pas émigré du jour au lendemain. Les petiots ne s’en vont pas comme ça, à toutes jambes. On m’a d’abord dégoûté de tout, fait subir querelles, jeûnes, crises de nerfs. On était fin 1959, j’avais neuf ans, et à cet âge-là d’habitude on préfère son village au reste, même si c’est un village de merde, non un endroit de rêve. Mais il y a des limites à tout et, quand la misère ressemble à une vague venant vous engloutir, mieux vaut plier bagage et déguerpir, voilà tout. »

« J’erre tel un somnambule dans ce vieux deux-pièces. Je pisse en oubliant de fermer la porte. La prison vous ôte les bonnes manières. Vous les oubliez parce qu’elles sont inappropriées au milieu de toute cette saleté. Dans l’armoire à glace tout est à sa place. Lames, après-rasage, peigne, laque. Les cheveux… Il y a dix ans, j’en avais encore, pas la moindre calvitie. Je referme le battant. Ma tête dans le miroir me donne l’impression d’être encombrant. Sans doute parce qu’il n’y en avait pas en prison : on finissait par se croire inconsistant. »

« Le train qui descend n’est pas le même que le train qui monte. C’est une autre histoire. Ses voitures vides sont éloquentes, elles disent le vide de la région vers laquelle on se dirige. Vide de travail, vide d’occupations, vide des gens qu’on pense revoir et qui ne sont plus là. »

« Pourtant je commence le soir même et j’ai tout de suite l’impression de vivre dans un film dont le héros n’avance jamais. La ville change, les habitants changent, les façons de faire changent, mais pas lui. Vieux comme jeune, il continue de livrer des marchandises. Il s’efforce de changer de vie, or soit sous l’effet d’un sortilège, soit parce qu’il commet chaque fois les mêmes erreurs, sa vie reste immobile et identique. »

« Quoi qu’il en soit, j’ai terminé L’Étranger. Je commencerai peut-être un autre livre, mais je sais que je ne trouverai rien de mieux. Moi aussi, je suis étranger. Rejeté et disqualifié à vie. Moi aussi, je sens que je n’ai pas de motifs et que je ne peux expliquer les seuls possibles que dans une langue incompréhensible aux autres. »

coeur

Le dernier arrivé, roman de Marco Balzano, traduit de l’Italien par Nathalie Bauer, Éditions Philippe Rey, Janvier 2017 —

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14 réflexions sur “Le dernier arrivé – Marco Balzano

    1. Oui, et elle a commencé fort : les deux premiers romans lus sont deux coups de cœur! Ah, Ninetto, un personnage que je ne suis pas prête d’oublier, il est dans mon cœur et dans ma tête…

    1. J’aime beaucoup la littérature italienne. Deux lectures fortes et belles ont précédé celle de Marco Balzano, les poissons ne ferment pas les yeux d’Erri de Luca et Sur cette terre comme au ciel David Ennia.

  1. Une vie dure, mais riche et profonde d’humanité. Quel beau livre tu nous présentes ma Nadège!
    Avec des extraits touchants et un pays que j’aime aborder en littérature… (et en vrai!)
    Bisous

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