Petit pays – Gaël Faye

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Ton petit pays, Gabriel, je ne le connaissais pas, ou si peu. Le Burundi, bout de terre africaine acollée au Rwanda, au coeur du continent. J’avais dix-sept ans en 1993, lors du coup d’État. Les images d’horreur de la guerre civile burundaise et du génocide rwandais que me renvoyaient l’écran de télévision alors me reviennent pourtant en mémoire. On en parlait un peu, au lycée, mais nos petites vies adolescentes confortables et tranquilles prenaient vite le pas sur ce qui se passait dans ces petits pays qu’on ne savait même pas localiser.
Et voilà que tu arrives, plus de vingt ans après. Toi, avec tes yeux de dix ans, tu as ouvert les miens sur tes saveurs d’enfances, sur tes tourments sur tes émois, sur tes incompréhensions sur ton chagrin, sur ta découverte de la folie des hommes.
Ton petit pays, je n’en connaissais pas la géographie, l’histoire, sa faune et sa flore, ses habitants, ses habitudes, sa chaleur, sa bonté, son lac éblouissant, le parfum puissant des Bougainvilliers, ses éclats de rire, le goût des mangues gorgées de soleil… Tu m’ as raconté Bujumbura et les alentours, le beau la joie la tendresse l’amitié, tu as glissé dans tes mots toutes les sensations éprouvées. Tes escapades avec ta bande de copains Armand, Gino, et les jumeaux, votre planque dans un Combi Volkswagen, vos cueillettes de mangues dans des jardins privés… et puis tu m’as parlé d’Ana, ta soeur de sept ans, et de tes parents – ton père, un entrepreneur français, ta mère, une réfugiée rwandaise – et du basculement de leur couple. Leur séparation :  première secousse, premier drame dans ta jeune vie. Je crois qu’à ce moment-là tu as commencé à glisser doucement vers le monde des adultes. Tu t’es mis à les regarder différemment, à observer leurs gestes, à écouter leurs murmures, à examiner leurs comportements. Et là, tu as assimilé – tu n’as pas eu le choix – qu’il y avait deux clans, deux ethnies : les Tutsis et les Hutus.
Au fur et à mesure des pages, les mots se font plus sombres, les bruits et les couleurs de la violence s’approchent, résonnent et s’imprègnent. L’enfance s’en est allée, définitivement. Et pourtant, tu n’es encore qu’un enfant. Ta mère est partie au Rwanda auprès de sa famille, les copains portent désormais dans leur poche des grenades… et toi Gabriel tu as trouvé d’autres armes, des livres, prêtés par une voisine : une échappatoire dans le « bunker de ton imaginaire ». Une forteresse qui ne t’abrite qu’un temps. Jusqu’au retour de ta mère, traumatisée par les atrocités qu’elle a vues.
Gabriel, aujourd’hui, tu vis en France. Tu aimerais retourner au pays, tu y penses sans cesse mais tu appréhendes. Une malle de livres t’attend là-bas, héritage d’une ancienne voisine. Tu te souviens, elle t’avait dit que les livres avaient le pouvoir de changer les vies…

« Il m’obsède ce retour, je le repousse indéfiniment, toujours plus loin. Une peur de retrouver des vérités enfouies, ds cauchemars laissés sur le seuil de mon pays natal. Depuis vingt ans je reviens ; la nuit en rêve, le jour en songe ; dans mon quartier, dans cette impasse où je vivais heureux avec ma famille et mes amis. L’enfance m’a laissée des marques dont je ne sais que faire. Dans les bons jours, je me dis que c’est là que je puise ma force et ma sensibilité. Quand je suis au fond de ma bouteille vide, j’y vois la cause de mon inadaptation au monde. »

« Avec le reste de notre récolte, nous sommes retournés dans le Combi Volkswagen pour nous gaver de mangues. Une orgie. Le jus nous coulait sur le menton, les joues, les bras, les vêtements, les pieds. Les noyaux glissants étaient sucés, tondus, rasés. L’envers de la peau du fruit raclé, curé, nettoyé. La chair filandreuse nous restait entre les dents. Une fois rassasiés, saouls de tout ce jus et de toute cette pulpe, le souffle court et le ventre rond, nous nous sommes enfoncés tous les cinq au fond des vieux sièges poussiéreux du Combi Volkswagen, la tête basculée en arrière. Nos mains étaient poisseuses, nos ongles noirs, nos rire faciles et nos coeurs sucrés. C’était le repos des cueilleurs de mangues. »

« Hutu ou tutsi. C’était soit l’un soit l’autre. Pile ou face. Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours. La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »

« – Un livre peut nous changer ? – Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. »

« Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. »

« Dans mon lit, au fond des mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. Je me disais que la guerre finirait par passer, un jour, je lèverais les yeux de mes pages, je quitterais mon lit et ma chambre, et Maman serait de retour, dans sa belle robe fleurie, sa tête posée sur l’épaule de Papa, Ana dessinerait à nouveau des maisons en brique dans les jardins et de grands soleils brillants, et les copains viendraient me chercher pour descendre la rivière Muha comme autrefois sur un radeau en tronc de bananier, naviguer jusqu’aux eaux turquoise du lac et finir la journée sur la plage, à rire et jouer comme des enfants. J’avais beau espérer, le réel s’obstinait à entraver mes rêves. »

La belle chronique de Nadine

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Livre lu dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire, Price Minister.

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Petit pays, roman de Gaël Faye, Éditions Grasset, Août 2016 —

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24 réflexions sur “Petit pays – Gaël Faye

  1. Ma Nadège, j’ai été émue aux larmes en écoutant les paroles de cette chanson, merci de l’avoir mise ici. Ses mots sont un cri poétique d’une force incroyable.
    Mais surtout, merci d’avoir écrit un billet aussi touchant. Avec tes mots qui s’adressent à lui à la première personne, tu rends au centuple les émotions ressenties à la lecture. Il est superbe ce billet, il est même magnifique… ❤
    Je t'embrasse

    1. Gaël Faye est talentueux : auteur-compositeur-interprète-. Hâte de lire son prochain roman… Je suis ravie d’avoir lu ce beau roman en même temps que toi… Je t’embrasse fort.

  2. Jolie chronique ! 🙂
    J’ai été très émue aussi par ce roman. Simple, juste, construit avec beaucoup d’intelligence.
    En revanche, pour avoir eu la chance de rencontrer l’auteur, même si le narrateur est très proche de lui, Gael Faye insiste pour dire que ce n’est pas un roman autobiographique. Hihi.

    On retrouve effectivement des personnages depuis ses chansons dans son roman, mais il ne s’agit pas de lui à proprement parlé. Enfin, on imagine tout de même très facilement la genèse de l’écriture.

    1. Merci! Oui, j’avais compris que ce roman n’était pas une autobiographie. D’ailleurs, je m’adresse à Gabriel et non à Gaël dans ma lettre!
      Une magnifique lecture que je n’oublierai pas de sitôt.

    1. Merci beaucoup! Pour la petite histoire, je ne m’étais pas inscrite aux matchs de la rentrée littéraire – trop de livres en attente d’être lus – et puis j’ai reçu un mail d’une certaine Alexia je crois. Et j’ai trouvé ta sélection très jolie alors j’ai postulé pour les 3. J’ai finalement reçu Petit Pays, et j’ai beaucoup aimé cette lecture. Bonne soirée, je t’embrasse.

      1. Pour l’origine de la petite histoire, j’avais quelques noms à donner à Alexia pour qu’elle propose d’office et sans tirage au sort un titre à quelques blogueurs. Je ne me voyais pas ne pas suggérer le tien. ^^ Tu sais tout maintenant ! Bonne soirée à toi aussi. Bises

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