Les mangues resteront vertes – Christophe Léon

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 Jamais elle ne reverra les mangues mûrir, Odélise. Quant elle a quitté La Réunion, les fruits étaient encore verts. Ils le resteront à jamais dans sa mémoire comme une image, figée et glacée. Elle n’avait que dix ans en 1975, lorsqu’on est venu la chercher chez elle, l’emporter loin, la séparer de sa famille, la déraciner de sa terre, la déporter de son île.
Ils sont arrivés à trois, les émissaires. Deux femmes un homme. Vêtus d’habits sombres, et le visage fermé, ils ont déroulé leur discours bien rodé devant ses parents, des cultivateurs et éleveurs aux maigres ressources, avec sept enfants à nourrir… Ils ont sorti leurs papiers et ont tendu un stylo au père et à la mère d’Odélise… Ne sachant pas écrire, ils auront recours au tampon encreur… L’homme et la femme marqueront de leur empreinte l’abandon de leur fille. Évidemment, ils ne s’imaginent pas qu’ils ne la reverront plus.
Voilà. En quelques minutes, le destin d’Odélise avait été scellé. Comme mille autres enfants de l’île, elle allait être envoyée en métropole pour repeupler des départements désertés. En effet, l’État français avait trouvé la solution à l’exode rural. Sous l’autorité de Michel Debré, des enfants réunionnais migrèrent de 1963 à 1982 en France, déclarés pupilles de l’État. Les parents laissaient partir leur progéniture, en échange d’une vie meilleure…
Ainsi, Odélise, rebaptisée Odile par sa famille d’accueil – prénom moins exotique – vivra désormais dans un village de la Creuse, Saint-Valentin-la-Chavane. Elle y grandira sans amour, sans écoute et sans attention, dans le froid et l’hostilité, se heurtant au racisme, à la bêtise et à la méchanceté des habitants.
Pour rompre sa solitude, survivre au manque des siens, ouvrir son coeur, se souvenir de la chaleur de son île,  elle s’inventera un double qu’elle nommera Zeïla. Cependant, l’imagination ne suffit pas toujours à rendre la vie acceptable.
On sort de ce roman la tristesse et la colère en bandoulière, tellement on s’est attaché à son héroïne.  On réalise le poids – l’utilité – de la littérature, quand elle lève le voile sur de telles ignominies. Si Odélise n’est qu’un personnage de fiction, des enfants réunionnais ont réellement vécu cette déportation brisant leur existence à jamais. Une honte. Un scandale. Une période de l’Histoire de la France, souvent méconnue, qu’il est essentiel de transmettre au plus grand nombre.

« Mes parents avaient mis leurs empreintes en bas d’un document officiel. Sans le savoir, ils m’avaient abandonnée. Je devenais la pupille d’un État qui me voulait du bien. »

« Je ne connaissais que Grand Bassin et ses alentours. Jamais je n’avais quitté ce coin de terre qui était mon domaine, mon espace de vie, ma jungle. Je n’imaginais même pas qu’il puisse exister autre chose que les pierres, les arbres, les ruisseaux et les sentiers poussiéreux que j’empruntais du matin au soir. Un instituteur nous faisait cours la journée. J’allais à l’école comme on va passer un bon moment chez des amis. Je retrouvais les enfants du village qui, avec moi, récitaient à voix haute les tables de multiplication ou les règles grammaticales d’un français qui n’était que notre deuxième langue. »

« L’école était si différente de la mienne à Grand Bassin. Il y avait tellement d’objets, de matériel, de cartes de France aux murs du bureau de la directrice, le préau était si vaste et les enfants tellement à leur aise dans la cour, que je me sentais sur une autre planète. Ici, tout était ceinturé, clos, tandis qu’à Grand Bassin notre école était ouverte sur la forêt. Il n’y avait qu’un pas à faire et nous étions en pleine nature. D’ailleurs, nous partions souvent en balade par les sentiers, et ce qu’on nous apprenait était en lien direct avec notre environnement. Nous étions peut-être pauvres de biens, mais riches de liens. »

« Moi, Zeïla, je ne dors jamais. Quand nous sommeillons, je gamberge. Ce que nous croyons être des rêves sont en fait des histoires que je nous raconte. Souvent Grand Bassin revient, les parents, les frères et soeurs, le passé ou celui que j’invente quand Odélise était petite et heureuse. »

Les mangues resteront vertes, roman de Christophe Léon, couverture illustrée par Julia Wauters,  à partir de 13 ans, collection Les héroïques,  Éditions Talents Hauts, Septembre 2016 —

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4 réflexions sur “Les mangues resteront vertes – Christophe Léon

  1. Je n’ai pas de mal à te croire ma Nadège, je te lis et je ressens déjà de la tristesse et de la colère.
    Le destin se joue parfois en quelques secondes.
    Je crois comme toi qu’il est important de transmettre cette période de l’Histoire…
    Bisous

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