Premières lignes #17

Comme beaucoup, j’ai découvert Zola au lycée. J’ai dévoré Germinal, L’assommoir, Nana, Au bonheur des dames, La bête humaine et La faute de l’abbé Mouret. Ces années-là, j’ai lu aussi Balzac : Eugénie Grandet, Le père Goriot, La peau de chagrin, Le lys dans la vallée. Flaubert avec Madame Bovary et L’éducation sentimentale… Puis, le 19ème siècle qui m’avait tant fascinée m’ennuya terriblement. Je le délaissai… pour me pencher sur la littérature contemporaine. Aujourd’hui, vingt ans après, j’ai une irrépressible envie d’y revenir… Me replonger dans Les Rougon-Macquart, La comédie humaine… mais ces lectures-là, je ne les partagerai pas ici. Tant d’observations et d’analyses ont été faites sur ces classiques que je m’abstiendrai.

zola

« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la sensation de l’immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d’avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d’arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d’une jetée, au milieu de l’embrun aveuglant des ténèbres. L’homme était partie de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d’un pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de pantalon de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à carreaux, le gênait beaucoup ; et il le serrait contre ses flancs tantôt d’un coude, tantôt de l’autre, pour glisser au fond de ses poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du vent d’est faisaient saigner. Une seule idée occupait sa tête vide d’ouvrier sans travail et sans gîte, l’espoir que le froid serait moins vif après le lever du jour. Depuis une heure, il avançait ainsi, lorsque sur la gauche à deux kilomètres de Montsou, il aperçu des feux rouges, trois brasiers brûlant en plein air, et comme suspendus. D’abord, il hésita, pris de crainte ; puis, il ne put résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains. Un chemin creux s’enfonçait. Tout disparu. L’homme avait à droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferrée ; tandis qu’un talus d’herbe s’élevait à gauche, surmonté de pignons confus, d’une vision de village aux toitures basses et uniformes. Il fit environ deux cent pas. Brusquement, à un coude du chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu’il comprît davantage comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de l’arrêter.  C’était une masse lourde, un tas écrasé de constructions, d’où se dressait la silhouette d’une cheminée d’usine ; de rares lueurs sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques ; et, de cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule voix montait, la respiration grosse et longue d’un échappement de vapeur, qu’on ne voyait point. »

vincent_van_gogh_-_aout_1879_-_cuesmes-_wasmes

Mines de charbon et cokerie de Flénu – Vincent Van Gogh – Août 1879

Premières lignes, un rendez-vous  de Malecturothèque

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