L’insouciance – Karine Tuil

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Le monde est devenu grave. Une gravité qui tourne autour de tous et de chacun jusqu’à ce qu’elle s’insinue et se propage. L’inquiétude comme une obsession. La fuite de l’insouciance. Crainte, insécurité, menace, pression. Des conflits au loin qui s’avancent désormais et retentissent tout près. Des incompréhensions, de l’ignorance, des amalgames, laissant une société française étirée de toute part, embrouillée. Le pouvoir qui se prend et se perd en un instant, un vrai jeu où l’on distribue des cartes stratégiques, spéculatives, médiatiques…Manège de la politique qui se déploie entre convenance et apparence, tournant sur le socle de l’Identité, social, raciale, religieuse. La violence engendrée par la différence, l’intolérance entraînée par la rigidité.
Dans ce roman, l’auteure fouille l’intime de quatre personnages, en extrait la noirceur, la douleur, le doute, la contradiction et les sentiments – d’amour, d’amitié, de honte, de colère, de chagrin, de peur… –  pour éclairer – et tenter de comprendre –  ce qui se passe à l’extérieur. Quatre protagonistes emblématiques : Romain Roller, un soldat tout juste rentré d’Afghanistan où a eu lieu une embuscade faisant de nombreux morts et blessés, détruit psychologiquement, terriblement affaibli, il ne vit plus il survit, la fureur de la guerre le hante sans répit, même sa femme et son fils ne peuvent l’apaiser, seule une journaliste Marion Decker ravive chez lui le désir ; Marion Decker, il l’apprendra assez vite est l’épouse d’un grand patron, François Vély, sur le point de faire affaire avec les États-unis, mais une photographie de lui posant assis sur une sculpture représentant une femme noire, connotée immédiatement de raciste, va entraîner une exécution médiatique ; Ousman Diboula, fils d’immigré ivoirien, ancien éducateur social devenu un proche conseillé du Président de la République, soudainement évincé subissant de plein fouet les affres de la politique, écrira un texte retentissant sur l’affaire François Vély, qui lui permettra de retomber dans les bras du pouvoir…
Une fiction puissante sur une réalité abrupte et sombre. Une lecture dure et intense d’où s’échappe toute de même à la toute fin l’esquisse d’une quiétude.

« Ce n’est pas une décharge de chevrotine, ça ne vous tue pas, peut-être, mais ça déforme, ça détruit, lentement, froidement, comme une substance toxique et irradiante, mutant vers quoi ? Un être supérieur, cuirassé, stoïque, rien ne l’ébranle, rien ne l’affecte, un de ceux qui résistent, un dur, blindage métallique, les yeux décavés à trop contenir l’effroi, il ne montrera rien, ne dira rien, impassible, non, ça va, ça va aller, pas de plaintes, pas comme Ceux-qui-tombent, Ceux-qui-lâchent, Ceux-qui-cèdent-à-la-peur, dédorant leurs propres portraits : on n’est pas à la hauteur, on n’est pas capables ; c’est brutal, violent, ça déchire la surface, abrasion définitive, certains disent un-coup-sur-la-tête, une accélération suivie d’une projection accidentelle, un choc frontal, une fragmentation – c’est là l’épreuve, la vraie, touchez, vous êtes à vif, c’est l’expérience de la douleur et personne n’y est préparé, personne. »

« Il devrait y avoir une note spéciale pour la perte d’un enfant. Dix, ce n’est pas encore assez. C’était inhumain, quelque chose en nous était perdu, non pas l’innocence – car il y avait longtemps que nous n’y croyions plus – mais l’insouciance dont la présence de l’officier dans notre salon au coeur de la nuit nous privait de manière irrémédiable. L’officier a prononcé quelques formules d’usage, des mots lâchés pour amadouer la bête en nous qui ne pouvait plus que mordre et déchiqueter ce qui restait d’heureux, de tranquille, de vivant, (…). »

« L’une des épreuves les plus douloureuses de la vie consiste à définir l’instant où l’autre ne vous aime plus, a cessé de vous aimer. »

« L’écriture, c’est l’exacerbation de la violence. Ce qui produit la littérature finit aussi par vous tuer. »

L’insouciance, roman de Karine Tuil, Gallimard, Août 2016 —

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8 réflexions sur “L’insouciance – Karine Tuil

  1. Je trouve qu’on ressort souvent grandi d’une « lecture dure ». Là où les mots sont durs il y a de la vérité et des sentiments profonds. Un très beau roman il me semble…
    Bisous

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