Sous la vague – Anne Percin


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Arrière-petit-fils du fondateur du Domaine Berger-Lafitte, impressionnant vignoble charentais, Bertrand « nage » dans le Cognac depuis sa naissance. Enfant il déambulait et jouait dans les chais, adolescent il arpentait et observait les vignes, jeune adulte il travaillait auprès de son père. L’enseignement d’un métier, d’un savoir-faire, d’une tradition. Un passage de témoin, une transmission que l’on ne peut pas refuser. Un environnement luxueux et raffiné. Une affaire prospère, une vie aisée.
Mais en 2011, la cinquantaine bien entamée, Bertrand se « noie ». L’entreprise familiale est devenue une vieille dame, chancelante et surranée. Et le tsunami sur les côtes japonaises qui a déclenclé la catastrophe nucléaire de Fukushima ébranle le commerce de spiritueux. L’entourage de Bertrand lui conseille d’utiliser les stocks à d’autres fins, produire des dérivés : des boissons alcoolisées aromatisés – très tendances auprès des jeunes gens. Evidemment, il est hors de question pour lui de « brader le Cognac », de s’écarter de la route tracée par ses aïeux. Le poids d’un héritage, la conservation d’une tradition séculaire, l’élégance de l’eau-de-vie.
Son navire sabordé, ses collègues et actionnaires désunis, sa femme partie avec un ancien associé, sa fille enceinte d’un de ses employés syndicaliste de surcroît, ses ouvriers en grève par peur de délocalisation… Bertrand voit son existence s’écrouler. Submergé par des sentiments confus, il ferme les écoutilles, fuit ses responsabilités. On profite de sa fragilité pour le destituer…
Esquivant le tumulte, l’homme escorté de son fidèle chauffeur roulent à travers la forêt jusqu’à ce que la voiture heurte un petit chevreuil. Un accident qui le trouble. Un choc, une prise de conscience. L’amorce d’une remise en question. Le doute qui s’immisce, les certitudes qui se fissurent.
Un roman en clair-obscur qui mêle la froideur des spéculations, l’austérité de la tradition, la dureté des relations professionnelles, l’éclat de la richesse, la réalité crue, les mauvais rêves, un humour mordant, à la douceur de la faune, la beauté de l’art, la tendresse des relations filiales, le dénuement de la nature, la mollesse d’un homme abattu, la délicatesse d’un confident, la caresse de la poésie, la volupté de la musique… Si l’histoire met du temps à s’installer, et les personnages tardent à prendre de l’épaisseur, je suis finalement entrée dans ce roman avec plaisir, savourant l’écriture alerte d’Anne Percin.

« Il n’était pas encore prêt, ce n’était pas la bonne personne. C’était probable… bien qu’à son sens, plus vrai encore était le fait qu’il n’existât probablement pas de bonne personne. Ni pour lui, ni pour quiconque. Il n’existait que de belles erreurs, qui parfois duraient des années. Des illusions, des rêves, des mensonges, des espoirs montés les uns sur les autres en piles hasardeuses, hautes comme des pièces montées, qui un beau jour s’écroulaient parce que le caramel avait fondu et qu’on avait cessé d’y croire. »

« Ma fille je suis révoqué ; ta mère me hait je ne sais même pas pourquoi qu’est-ce que je lui ai fait, rien du tout et pourtant elle s’acharne sur moi elle me jette hors de ma maison la maison qu’a fondée mon arrière-grand-père tu te rends compte j’étais enfant que je travaillais déjà ici qu’est-ce que je sais faire d’autre ça n’est pas mon métier c’est ma vie on me jette hors de ma vie tout cela pourquoi parce que je ne suis pas, je ne suis plus, qu’est-ce que je ne suis plus, je ne comprends même pas ce qu’on me reproche je tiens le cap je tiens le coup je ne suis pas responsable du tsunami ce n’est pas moi qui fais le vent les tremblements de terre la marée je ne suis pas responsable de la débâcle du marché boursier la dégringolade des cotations les valeurs les obligations le NASDAQ c’est loin très loin tout ça c’est Tokyo ce n’est pas ma faute qu’est-ce que j’ai fait on m’accuse d’être devenu timbré si ça se trouve tout le monde a raison et je suis le seul à ne pas savoir, en somme voici venir l’âge béni où t’es qu’un con et y’a qu’à toi qu’on l’a pas dit, oh mon Dieu je ne crois pas en vous je n’ai jamais cru en rien, j’ai toujours fait semblant même au mariage même aux enterrements je trichais je mentais seulement si vous croyez en moi alors aidez-moi, aidez-moi, aidez-moi! Et Bertrand éclata en sanglot, la main droite toujours crispée sur la poignée de la porte. Personne ne vint. La maison était silencieuse. »

sous la vague, roman d’Anne Percin, Collection la brune au rouergue, Août 2016 —

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11 réflexions sur “Sous la vague – Anne Percin

    1. Au début, je ne me suis pas sentie « concernée » par l’histoire, le personnage principal était déconcertant de mollesse… mais l’histoire et les personnages s’intensifient peu à peu…

    1. Idem, mais j’ai lu Un paquebot dans les arbres juste avant – que j’ai adoré – alors je n’ai peut-être pas apprécié le roman d’Anne Percin a sa juste valeur…

  1. Le « choc » est souvent nécessaire pour se remettre en question. Une lecture qui me semble très belle et profonde, comme je les aime. La vie bascule mais c’est souvent les revirements qui sont touchants…
    Bisous

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