Livre pour adultes – Benoît Duteurtre

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Adultes, nous prenons la mesure du temps passé, enfui à jamais et enfoui en nous, en sursis. Adultes, nous percevons l’écoulement vers la chute contre lequel nous ne pouvons rien. Enfance et adolescence s’estompent, en accord avec le monde d’alors, un monde qui s’est écroulé et renaît de ses cendres, un autre monde, une autre façon de vivre, une campagne qui se modernise sous le poids écrasant du béton, des fermes qui se transforment en laboratoires, même le temps semble courir plus vite grâce aux réseaux de communication, la rumeur se déploie promptement, la langue se détériore elle aussi, galvaudée, le tourisme de masse altère et abîme, les normes envahissent notre espace vital, oppressantes…
La mère du narrateur s’est éteinte. Elle, qui était la joie de vivre incarnée, s’est consumée doucement perdant peu à peu sa mémoire, ses repères, son enthousiasme. Ses souvenirs et son optimisme lui furent ôtés, avec violence par la maladie d’Alzheimer. La perte d’une mère, la perte d’un monde.
Réminescences personnelles et histoires inventées se chevauchent au fil de ce livre « pour adultes ».
Réflexions et observations sur la vie, la vieillesse et la mort. Un souffle de nostalgie mêlé d’humour et de satire. Les vibrations de la musique, de la poésie et de la nature. Une pointe de polémique, une dose d’ironie et ici et là des absurdités qui jalonnent les existences. Une galerie de personnages tour à tour touchants, drôles, admirables, désenchantés. De la tendresse, de l’autodérision, de la mélancolie.
Un roman où les genres se mélangent, les histoires résonnent entre elles et la vie des gens se fait volontiers miroir. Un roman à l’image de la vie, sinueux, ombreux, lumineux, heureux, facétieux, tumultueux.

« Les bien portants plaignent les mourants comme s’ils n’allaient pas mourir eux-mêmes ; les jeunes plaignent les vieux comme s’ils n’allaient pas vieillir eux-mêmes ; les vivants s’apitoient sur les morts comme si leur condition étaient différente. La compassion, la supériorité, marque un avantage très relatif, car le spectacle qui nous afflige est celui de notre propre destin. »

« À la plage d’Étretat, les familles se retrouvent chaque année devant les mêmes cabines de bain où les uns grandissent tandis que les autres vieillissent, chaque génération venant balayer la suivante. Les jeunes mamans débarquent avec leur nouveau-nés, et chacun se presse pour admirer ce spectacle aussi touchant qu’une portée de chatons. Les enfants d’hier, déjà grisonnants, accompagnent leur progéniture au bord de l’eau, et semblent heureux d’obéir à cette mécanique du vivant qui, bientôt va les broyer à leur tour. Quelques vieillards se traînent jusqu’aux vagues. Ils sourient parce qu’ils sont bien élevés, qu’ils croient en Dieu et aux valeurs bourgeoises, mais leur corps les fait souffrir, leur horizon est sombre. Les plus lucides, observant les nouveau-nés qui babillent songent que certains connaîtront un destin tragique, que presque tous peineront, souffriront, s’interrogeront sans réponse devant la mort… Il faut pourtant que tout recommence inlassablement et que ces mêmes fillettes devenues « mamans » exposent à leur tour leur progéniture sur les galets, puis que ces mêmes bébés, devenus « papas » grisonnants, apprennent à leurs enfants à piquer les vagues. »

« L’extinction du monde rural revêtait une lenteur campagnarde. Le paysage changeait, détail par détail, chaque fois qu’une maison poussait avec ses murets de parpaings, que la friche jaunâtre envahissait un pré à l’abandon, qu’un parking se recouvrait de poubelles de tri sélectif, que des réverbères annulaient la nuit étoilée, que le département élargissait la route en arasant les tournants pour la transformer en piste rapide adaptée au flux des 4 x 4. Une certaine façon de vivre qui avait occupé la majeure partie de l’humanité depuis le Moyen-Âge n’avait simplement plus sa place à l’ère de la production agricole intensive et de la mondialisation des échanges. Restait toujours, cependant, une poignée de fermes perdues, de chemins pierreux, quelques vaches laitières et quelques basse-cours. L’ancien monde s’éteignait comme s’éteignent, en ville, les lumières d’un building jusqu’à l’obscurité complète. »

Livre pour adultes, roman de Benoît Duteurtre, Gallimard, Août 2016 —

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