Premières lignes #10

Dès le premier mot, Michel Butor vous embarque. Léon, c’est vous. Le personnage et vous se confondent. Vous appartenez à l’histoire qui se déroule sous vos yeux, présentement. Vous montez dans le train à Paris pour un voyage jusqu’à Rome, où vous retrouverez votre maîtresse avec laquelle vous souhaitez vivre désormais. Mais le trajet est long et votre esprit a le temps d’errer et de prendre d’autres chemins où se mêlent réminescences rêves divagations idées nouvelles. Votre décision de départ va subir une modification…

Souvenir ému de ce grand roman, lu il y a vingt ans.

lamodification« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure du cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins. Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans. Vos yeux mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plus mince, vos cheveux qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais, sont un peu hérissé et tout votre corps à l’intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné, dans son réveil imparfait, d’une eau agitée et gazeuse pleine d’animalcules en suspension. »

 Premières lignes, un rendez-vous  de Malecturothèque

Publicités

41 réflexions sur “Premières lignes #10

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s