Disent-ils – Rachel Cusk

disentilsIls disent, elle écoute. Ils prennent toute la place, ils se racontent, articulent leurs argumentations, font de grands gestes parfois pour se faire mieux comprendre. Ils énumèrent les étapes de leur vie privée et sociale : rencontre(s) sentimentale(s), mariage(s), rupture(s), divorces(s), enfant(s), métier(s)… ils déroulent le fil de leur pelote existentielle. Ils se répandent en histoires personnelles, tour à tour ils se vantent, ils s’apitoient, ils regrettent, ils critiquent, ils analysent… Eux, ce sont les autres. Ceux qui croisent son chemin à elle… Celle qui prête une oreille attentive à ces discours.
Elle, elle s’appelle Faye – prénom que le lecteur ne connaît qu’au deux tiers du livre –. Elle semble avoir la cinquantaine, a, selon ses dires deux enfants – désormais adultes – et est séparé de son mari. Romancière anglaise, elle part sous le soleil d’été à Athènes pour animer un atelier de creative writing. Nous n’en saurons guère plus sur elle. Personnage omniprésent et flou. C’est pourtant à travers le regard porté par Faye sur les gens – monologues intérieurs – que les choses se cristallisent peu à peu. La complexité des relations humaines, amicales, amoureuses, professionnelles, la solitude, la tristesse, les conflits, la crise sociale, autant de thèmes, autant de voix qui trouvent une résonnance chez Faye. Le lecteur, comme elle, est d’abord spectateur puis est emporté par ce flot de paroles. Il ne s’attache pas aux protagonistes, qui ne font que passer d’ailleurs, mais il écoute, il observe, il cogite.
Il n’y a pas d’intrigue dans ce roman, il y a un fil ténu à suivre, des fragments à assembler – ou pas –. La construction narrative est osée et cérébrale. Les ellipses sont légions. Si les personnages parlent beaucoup, ils sont très peu décrits, comme les paysages ou les monuments d’Athènes. Si l’action m’a manqué, l’architecture du roman m’a épatée. Disent-ils est le premier volume d’une trilogie.

« De même, je me sentais exposé par ce que je voyais, décontenancée. Je pensais souvent au chapitre des Hauts de Hurlevent où Heathcliff et Cathy, tapis dans l’obscurité du jardin, regardent par les fenêtres du salon des Linton et observent la scène familiale brillamment éclairée qui se joue à l’intérieur. Le plus terrible dans ce passage est la subjectivité des regards : les deux protagonistes voient des choses différentes, Heathcliff ce qu’il redoute et déteste ; Cathy ce qu’elle désire et dont elle se sent privée. Pour autant, ni l’un ni l’autre ne voient les choses telles qu’elles sont vraiment. De même que je commençais à voir mes peurs et mes désirs se manifester hors de moi, à reconnaître dans la vie des autres un commentaire de la mienne. Quand j’observais la famille sur le bateau, je voyais ce que je n’avais plus : ce qui n’était plus là en d’autres termes. Ces gens vivaient dans leur présent alors que, de mon côté je ne pouvais pas plus retourner à ce présent que je ne pouvais marcher sur l’eau qui me séparait de cette famille. De ces deux modes de vie – dans le présent et en dehors -, quel est le plus réel ? »

« Les gens intéressants sont comme des îles, dit-il : on ne tombe pas sur eux par hasard dans la rue ou à une fête, il faut savoir où ils se trouvent et s’arranger pour les rencontrer. »

« Quand il lui demanda comment il avait fait pour apprendre toutes ces langues, il avait expliqué que la méthode consistait à bâtir une ville imaginaire pour chacune d’elles, la bâtir si bien et si solidement qu’elle ne tomberait pas en ruine quels que soient les événements qu’il traverserait dans la vie ou le temps écoulé depuis sa dernière visite. « J’ai imaginé toutes ces villes de mots, dit-elle, et lui qui les parcourait l’une après l’autre, une petite silhouette au milieu des hautes structures imposantes. Je lui ai dit que son image me rappelait l’écriture si ce n’est qu’une pièce de théâtre s’apparentait plus à une maison qu’à une ville : je songeais à la force que j’avais éprouvé en construisant cette maison puis en regardant derrière moi après l’avoir terminée pour constater qu’elle était toujours là. Et pendant que ce sentiment me revenait en mémoire, dit-elle la certitude absolue que je n’écrirai plus jamais de pièce s’est emparée de moi, et, à vrai dire, je ne savais même plus comment j’avais pu en écrire une seule, quelle avait été ma démarche, quels matériaux j’avais pu utiliser. J’étais persuadée qu’il me serait désormais aussi impossible d’écrire une autre pièce que de construire une maison sur l’eau alors que je flottais en pleine mer. »

Disent-ils, roman de Rachel Cusk, Éditions de l’Olivier, Mars 2016 —

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13 réflexions sur “Disent-ils – Rachel Cusk

  1. Je ne sais pas si j’oserai lire ce livre. Je n’avais pas aimé un roman dont le titre ne me revient pas de Rachel Cusk. Alors, là, sans action et avec tout ce que tu en dis, je reste perplexe.

    1. C’est mon premier roman de Rachel Cusk donc je ne peux pas comparer. Celui-ci est cérébral, il se passe des choses autour du personnage principal qui ont des répercussions dans son for intérieur et la pousse à réfléchir sur sa propre vie. La construction est originale.

  2. Je me dis que ça doit être super intéressant d’assister à un atelier de creative writing. Je m’y verrais bien à la place de Faye à entendre ces histoires de « monologues intérieurs »…
    Et si c’était pour aller travailler à Athènes en plus……… 😉
    Tu liras la suite?
    Je t’embrasse, bon dimanche

    1. Je ne suis pas sûre de lire la suite… il faut que ce livre fasse son chemin en moi, je verrai. Ce genre d’atelier doit être passionnant en effet même si il me faudrait du courage pour en pousser la porte. Bises.

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