Le regard de Gordon Brown – Barthélemy Théobald-Brosseau

GordonBrownAndré Milcar a tout pour lui : la jeunesse – il a vingt-quatre ans – , l’amour avec la sublime Felicity, une aisance à étudier – il se prépare à devenir avocat – , un caractère jovial et fantasque, une propension à rêver, une adoration pour Londres ville dans laquelle il vit, le goût du voyage, une passion pour l’Art… et un petit grain de folie qui s’empare parfois de lui comme le jour où il dérobe une tapisserie accrochée dans une vieille église à Corfou.

En effet, lors d’une escapade amoureuse avec la belle Felicity en Italie puis en Grèce, André tombe sous le charme d’une tapisserie allant jusqu’à se perdre dans les méandes de ses motifs tissés. Plus il la contemple, puis il est fasciné par ce qu’il voit. L’oeuvre d’art semble l’avoir envouté. Lasse, Felicity rebrousse chemin. Milcar attend patiemment que le lieu saint se vide et d’un geste, décroche la tapisserie et l’emmène avec lui. Je vous avais prévenu de la fantaisie de l’homme…

De retour à Londres, il étale son larçin dans son petit appartement, et se met à l’observer plus attentivement. C’est alors que le paysage et les personnages s’animent et des situations se créent. La tapisserie l’absorbe tout entier, bouleversant son existence, évoquant le syndrôme de Stendhal. L’homme se marginalise, rompt avec Felicity, lâche ses études, oublie sa famille et ses amis. Les journées passent et André n’a d’yeux que pour la toile et ses « réseaux de lignes entrelacées » chères à Calvino… Les personnages évoluant devant lui rassemblent les émotions et les pensées de Milcar lui-même. Londres est magnifié, tantôt contemporaine tantôt surannée. Les époques semblent se chevaucher perpétuellement. Hors de leur cadre, les personnages roulent dans une calèche et montent dans un train futuriste… L’auteur mêle à l’envie l’imaginaire et la réalité. Les aventures se succèdent avec allant… ah le voyage en train de John de Londres à Budapest, quelle épopée ! L’amour est également de la partie avec la quête de John : retrouver Freja.

Ce roman est tellement foisonnant d’idées qu’il m’est arrivé de perdre le fil de l’histoire – des histoires – à plusieurs reprises. Romanesque, aventureux, fantaisiste, drôle, terriblement lucide aussi parfois, ce roman est étonnant. Art, écriture, sens de la vie, amour, amitié, imagination, politique, autant de thèmes que l’auteur explore y mêlant ses propres questionnements et ses doutes. Un auteur prometteur.

« Ça palpitait de plus en plus fort au centre de ma toile, le pastel s’obscurcissait, John était devenu fou. J’ignore ce qu’il faut tirer du mouvement des motifs qui traversent les cases, je ne sais pourquoi la ville part dans le lointain, pourquoi ses couleurs s’estompent. Mais moi qui aime les petits trains, les jolies histoires, les héros oubliés, moi qui aime tendre l’oreille et écouter les secrets des rumeurs, j’entends quelque chose. C’est comme un origami qu’il faudrait précautionneusement déplier, un origami de sons ténus et de clameurs lointaines. »

« Dans notre époque et dans nos villes, cette époque est la mienne, celle du négligé chic, du boulgour, du quinoa, des différents juniors, des planneurs stratégiques, des hipters, que j’aime bien après tout, époque où il est plus facile de trouver dix variétés de fromage afghan qu’un tourneur-fraiseur ; où les prix des quartiers augmentent, l’offre en fromage afghan aussi ; dans cette époque de gentrification, parce que c’est ainsi qu’on l’appelle outre-Manche… Dans tout ça, peut-être oublions-nous trop souvent que les villes restent des corps organiques à la sensibilité capricieuse. Londres avait ses raisons, elle savait des choses que j’étais à mille lieues de prévoir. »

« Ils marchaient et ils parlaient, mais ils couraient aussi sans raison. Ils sautaient, cherchant à toucher une affiche, une enseigne, un lampadaire, à espionner les gens par leurs fenêtres ; ils s’embrassaient sous toutes les échelles, et il y en eut beaucoup, car le lundi est le jour où les Hongrois lavent leurs vitres. Ils ne parlèrent de rien de sérieux, parce que rien n’est sérieux, avec toujours ces mots légers qui flottent dans l’air, que l’on vient attraper sur sa joue, ses yeux ou sur ses lèvres et qui, tous, varient sur le même thème : le plaisir de l’amour lorsqu’il est partagé. »

masse_critique

Livre lu dans le cadre d’une opération Masse Critique, Babelio.

Le regard de Gordon Brown, roman de Barthélemy Théobald-Brosseau, Éditions Joelle Losfeld, Août 2015 —

Advertisements

4 réflexions sur “Le regard de Gordon Brown – Barthélemy Théobald-Brosseau

  1. Les premiers romans sont souvent surprenants. Une histoire de personnages et de paysages qui prennent vie c’est assez inhabituel et plutôt original je trouve! Je serais curieuse de voir jusqu’où est poussé le syndrôme de Stendhal 😀

    Je t’embrasse xx

    1. Je ne connaissais pas le syndrôme de Stendhal… j’ai retrouvé dans ce livre l’univers de Calvino, il y a du Borges aussi… Un premier roman épatant. Bises.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s