Les plumes… (45) chez Asphodèle

Logo Plumes aspho 4 ème tiré du tumblr vanishingintocloudsVoici les mots à placer :

Frissonner, vide, humeur, plume, embellir, enfin, sommeil, drogué, impasse, poésie, torture, plénitude, trop-plein, youpi, énergie, absence, temps, dénuement, bol, idée, déchirement, bus, besoin, rationner, abandonné.

Il était tard ce mercredi quand j’ai fermé l’agence, et mon premier rendez-vous de l’après-midi était à treize heures. Pas le temps de prendre la voiture ni d’aller au resto, alors je suis allée acheter un Panini. D’une humeur massacrante, tout m’énervait. Alors le chauffeur de bus garé sur un passage piéton en a pris pour son grade ! Enfin, je me suis dirigée vers le parc, espérant y trouver calme et apaisement. Et surtout, un banc vide ! Passé le portail, le vacarme de la rue s’estompait déjà, évincé par les rires des enfants glissant sur les toboggans, s’envolant sur les balançoires et virevoltant sur le tourniquet, en criant de joyeux « youpi ».

Légères comme des plumes, les feuilles tournoyantes des marronniers se posaient délicatement sur le sol, me traçant le chemin. Leurs bruissements sous mes pas et le souffle du vent sur mon visage me fit frissonner. J’aurai tout donné pour un bol de chocolat chaud… Au lieu de cela, j’avais un Panini à manger, et fissa.

Décidément la chance ne me souriait pas, tous les bancs étaient pris, et je n’avais aucune envie de palabrer. S’asseoir par terre n’étant pas de saison, il me fallait donc choisir mon voisin de banc. Mercredi oblige, mères et nounous avaient envahi le territoire. Mon regard fut alors attiré par un homme, la soixantaine, assis à l’extrémité d’un banc. La barbe grisonnante, un chapeau de feutre beige, un trench-coat élégant, les jambes croisées, il lisait. Un lecteur, voilà une compagnie idéale, silencieuse surtout.

En m’approchant, je vis qu’il parcourait un recueil de poésie ; Les Méditations poétiques de Lamartine. Je me suis installée, et là, un flot de mots est sorti de ma bouche : « Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé ? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé! ». Mon voisin a tourné la tête vers moi, il souriait : – Vous aimez Lamartine ? C’est si rare de rencontrer des amateurs de poésie. – Je me souviens particulièrement de ce poème, L’isolement… ces vers sont si… – Beaux. Le poète évoque son mal de vivre, l’absence de la femme aimée, l’impasse dans laquelle il est. – Les cris des enfants ne vous gênent pas ? – En fait, je les connais par coeur, ces poèmes. Je lis le premiers vers et ça coule tout seul… au contraire, j’aime les entendre, ces enfants, et les regarder vider leur trop-plein d‘énergie.

Soudain, mon Panini s’est rappelé à mon bon souvenir… Quelle belle idée d’être venue ici. Cet homme, ce poème, ces enfants qui jouent ! Et puis, alors que je dévorai mon sandwich, l’homme se mit à parler. Ses heurts avec sa fille qui, encore adolescente avait abandonné le foyer pour suivre un marginal drogué dont elle était éperdument amoureuse, le dénuement dans lequel elle vivait à l’époque… Une véritable torture pour sa femme et lui de ne pouvoir aider leur fille unique, d’être à ce point exclus de sa vie. Elle les avait complètement rayés de sa mémoire. Les années avaient passées tristement et puis il y a quelques semaines, elle avait appelé. Un besoin irrépressible de leur parler… elle leur appris qu’elle avait un fils. Elle allait bien mais il lui fallait encore du temps pour avancer jusqu’à eux. Mais, elle leur donna le nom d’une ville et l’adresse d’un parc où son fils se rendait chaque mercredi après-midi avec sa nounou…

– Vous voyez, le garçon au blouson rouge, c’est mon petit-fils. Il ne sait pas que je suis là. Si vous saviez le sentiment de plénitude que j’éprouve quand je le vois et le déchirement quand il s’en va… C’est la troisième fois que je viens ici… Ma femme n’a pas la force de m’accompagner, elle a peur de ne pouvoir se retenir de courir l’embrasser. Rationner ainsi ces « visites » nous ôte le sommeil mais nous avons confiance. Notre fille a fait le premier pas. Le lien, c’est notre petit-fils. Grâce à lui notre famille se reformera, j’en suis sûr. Il a déjà embelli notre vie.

Il était bien plus de treize heures quand j’ouvris l’agence. J’avais perdu un client mais j’avais un rendez-vous précieux le mercredi suivant.

696 mots

Advertisements

34 réflexions sur “Les plumes… (45) chez Asphodèle

    1. Merci Marlaguette! J’aime ces instants qui nous mettent sur des chemins de traverse, des rencontres, des paysages, des mots, des sourires, des bouts de vie des autres…

  1. Tu n’avais pas de quoi être morte de trouille, vraiment !!! Ton texte est fluide, sensible et délicat…à ton image ! Bravo pour cette première participation et je ne cesserai pas de t’encourager à continuer d’écrire, tu es douée ! Bises et bon week-end là où tu es ! 🙂

    1. Merci pour tes mots, tes encouragements… Je suis en train de lire les mots des autres et me sens bien petite mais bon j’ai le temps de grandir! Je t’embrasse.

      1. Nous n’arrêtons pas de grandir tu sais, tous autant que nous sommes !!! 😀 Pas de complexes à avoir ni se sous-estimer, surtout… 😉 Gros bisous !

  2. C’est un texte très émouvant et touchant que tu as écrit là, et je suis ravie que tu rejoignes le petit monde des plumes d’Asphodèle !! C’est, pour ma part, un exercice que j’adore et qui est vraiment jouissif… Tu as vraiment bien fait de te lancer, c’est doux, tendre et dur à la fois, c’est un plaisir à lire… J’espère que tu participeras à nouveau ;0)

    1. Merci pour tes encouragements… Oui, voilà bien longtemps que je souhaitais rejoindre Les plumes mais n’osais pas… j’aime beaucoup cet exercice aussi maintenant, j’ai besoin d’entrainements…

  3. Ah ben mince alors ! J’ai beau savoir que ce texte est de pure fiction, je n’ai pu empêcher une larme de mouiller mon œil gauche ? L’œil du cœur ? 😀 Le cœur d’une mamie tout simplement, l’espace d’un instant, je me suis mise à la place de celle qui n’aurait pu retenir ni ses larmes ni son amour. Bravo Nadège.

      1. on y prend vite goût et on est vite en manque lorsque elle nous fait faux bond, contre sa volonté, bien entendu. À bientôt Nadège.

  4. Nadège, quel magnifique texte! Quel talent tu as! Tes mots sont justes et forts, je suis même arrivée à m’attacher à ce vieil homme et son histoire en peu de mots…
    Et j’Adore ta finale! Elle m’a fait sourire d’attendrissement…
    Bravo! ❤
    Je t'embrasse fort fort

  5. Bonsoir Nadège, je me suis régalée et suis impressionnée de la qualité de ton texte qui m’a transportée dans ce jardin public. On attend mercredi prochain… 😉
    Comme toi je suis nouvelle sur les plumes.

  6. Bonjour, je découvre ton blog avec ce très joli texte, j’ai été happée après les premiers mots.
    Je lis que c’est la première fois que tu fais cet exercice et je trouve que tu t’en sort très bien,
    bravo ! 😉

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s