La logique de l’amanite – Catherine Dousteyssier-Khoze

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Nikonor… quel improbable prénom ; une consonance russe, une prononciation guturrale, une excentricité, une étrangeté. Et comme il sied bien à celui qui le porte… un homme vieillissant, cynique, usant de l’humour noir hérité de ses ascendances anglaises maternelles, un esprit vif, une répartie facile, cultivé et mystérieux. Passionné de champignons, avec une prédilection pour les cèpes et les amanites, – feu son père, corrézien d’origine, était mycologue – et amateur éclairé de littérature, il entreprend de rédiger ses mémoires – ayant manifestement beaucoup à raconter – , en commencant par son enfance passée au château de la Charlanne, – lieu où il écrit aujourd’hui –, immense batisse isolée au fond d’une forêt obscure quelque part en Corrèze. Il évoque sa soeur jumelle Anastasie et la haine qu’il lui porte depuis toujours, ses cueillettes de champignons, son éducation très « 19ème » faite par une myriade de précepteurs – Nikonor, en leur menant la vie dure, les faisait fuir –, sa montée à la capitale pour y faire son droit – une volonté de ses parents –, sa vie parallèle douteuse – découverte par son père – , la mort brutal de ce père peu après… Et tout au long de la vie de Nikonor, des disparitions soudaines et bizarres se succèdent dans son entourage ; famille, amis, voisins et autres chasseurs de champignons…

Aujourd’hui, l’homme est vieux et sait que son heure va bientôt sonner… il est persuadé que sa soeur est sur le point de venir au château le tuer… Alors, il lui faut écrire vite ses mémoires. Qu’il laisse derrière lui une trace indélébile de son passage sur terre.

Un roman surprenant, jouissif et amusant. L’écriture est raffinée et volontiers impertinente. Les digressions, nombreuses, rendent le personnage terriblement attachant. L’atmosphère se fait de plus en plus pesante au fur et à mesure que le voile se lève sur les activités sombres de Nikonor, le style est percutant – ah le questionnaire de Proust, quelle jubilation ! –, les références mycologiques – un tantinet ennuyeuse – et littéraires abondent. Une auteure à suivre!

«  Ces lectures produisaient une très forte impression sur mon âme sensible. Il m’était impossible de ne pas relever les aveuglants parallèles entre François-René, ou son double fictionnel René, et moi-même. Ne pensais-je pas comme lui « chaque automne (et hiver, printemps, été, dans mon cas) au château paternel situé au milieu des forêts, près d’un lac (un étang à carpes pour ma part), dans une province reculée » ? Les esprits chagrins m’objecteront peut-être que le « château paternel » de Combourg est sans doute dix ou vingt fois plus imposant que celui de de la Charlanne (qui ne démérite pas, d’ailleurs, soit dit en passant, dans la catégorie castel féodal corrézien). Ces gens ne concevront jamais que ce qui compte, c’est une atmosphère, un terreau commun, propice à l’accomplissement de grandes choses. Combourg la Charlanne : même combat. »

« « Séjourner sur une île paradisiaque des Caraïbes » est une autre aspiration récurrente (et écoeurante) de nos sociétés occidentales déliquescentes, ou peut-être plus justement, et de façon plus optimiste, de leur dénominateur commun le plus bas. On ne le répètera jamais assez, « île paradisiaque » est un oxymore, toute île est par définition exécrable, un pustule géographique qui entache les étendues océaniques , surtout si elle est « exotique », plantée de palmiers (arbre ridicule, inesthétique, rêche et impropre à toute fin mycologique), entourée de plages de sable fin et affligée d’un climat ensoleillé. Il s’agit de lutter avec férocité contre ce cliché particulièrement pérenne qui cherche à imposer une vision insulaire du paradis. On le trouve en gros (je parle du cliché) de Platon, Ovide, Lucien de Samosate aux agences de voyages contemporaines, en passant par Bède le Vénérable de Northumbrie, qui s’est lui aussi discrédité, au VIIIè siècle, en contribuant à implanter dans l’imaginaire collectif le mythe de l’île paradisiaque. »

Livre reçu en Service de Presse.

La logique de l’amanite, premier roman de Catherine Dousteyssier-Khoze, Éditions Grasset, Août 2015 —

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14 réflexions sur “La logique de l’amanite – Catherine Dousteyssier-Khoze

  1. Ha je suis d’accord pour ce qui est du cliché de « l’ile paradisiaque », pour y avoir vécu, on sait bien que le paradis n’est ni là ni ailleurs… Mais quand même il y a des moments où ça peut y ressembler, à condition que ça ne s’éternise pas ! Ce livre a l’air très intéressant ! 😉

  2. J’ai bien aimé moi aussi. L’auteur a une vraie plume et manie les mots avec précaution, c’est vraiment plaisant à la lecture. Les références abondent mais ne noient pas le lecteur. Et l’ambiance devient de plus en plus pesante. Vraiment bien mené.

    1. L’écriture est savoureuse. Quant aux références, si j’ai appréciées celles liées à la littérature, celles sur la mycologie m’ont un peu ennuyée… Une auteure à suivre!

  3. Des disparitions soudaines se succèdent, tu piques ma curiosité! Alors il les empoisonne avec un champignon??? 😀
    Je vais bien m’poser la question toute la journée, tu ne viendrais pas me le dire dans ma boite mail? Mdrrrrr
    Bonne soirée ma belle amie

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