à ce stade de la nuit – Maylis de Kerangal

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Avec un texte concis de soixante-seize pages où chaque mot, on le sent, est pesé avec justesse, Maylis de Kerangal répond à une demande de la Fondation Facim. Comme d’autres auteurs avant elle – Georges-Arthur Goldschmidt, Maryline Desbiolles, Fabrice Melquiot, Stéphane Audeguy et Marie-Hélène Lafon – , elle a composé un texte en s’inspirant de ses paysages familiers, intimes ou géographiques, en toute liberté.

« à ce stade de la nuit » évoque le naufrage effroyable d’une frêle embarcation emplie d’hommes, de femmes et d’enfants au large de l’île de Lampedusa le 13 octobre 2013. 500 migrants clandestins venus de Lybie avaient placé tout leur espoir dans cette traversée, comme tant d’autres avant eux – et c’est malheureusement toujours d’actualité – vers ce qu’ils pensaient être l’Eldorado, l’Europe, lieu de droits et de liberté. 350 personnes meurent cette fois-ci…

« à ce stade de la nuit », ces quelques mots débutent presque tous les chapitres, sans majuscule. Comme une ritournelle, comme les vagues qui déferlent. Un ressac qui n’en finit jamais.

La narratrice relate une nuit passée dans sa cuisine, assise sur une chaise de paille, devant elle un journal qu’elle feuillette, un mug de café, et la radio en fond sonore… Elle est rentrée tard, il est minuit, la maison est endormie. Soudain, un mot jaillit du poste radio : Lampedusa. Une voix décrit la catastrophe arrivée le matin-même, les sinistrés de la mer, l’horreur, l’inacceptable…

« à ce stade de la nuit », ce mot, Lampedusa, résonne à l’esprit de la narratrice, comme un écho. Des images lui viennent par flots : Burt Lancaster et son rôle du Prince Don Fabrizio de Salina dans Le Guépard, film de Visconti issu du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, elle revoit la scène de bal, symbole de la décadence de l’aristocratie, filmée comme un naufrage ; elle pense au film de Frank Perry The Swimmer, dans lequel Burt Lancaster campe cette fois le personnage de Ned Merril, qui traverse le Connecticut de piscine en piscine – un voyage initiatique, une critique de l’orgueil à l’américaine – ; elle revoit l’île de Stromboli, un lieu cher à son coeur ; puis se souvient du livre lu à bord du transsibérien, Le chant des pistes de Chatwin… et se rappelle des mots de Gilles Clément dans sa leçon inaugurale au Collège de France : « À la question : qu’est-ce qu’un paysage ? Nous pouvons répondre : ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé de regarder ; ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé d’exercer nos sens au sein d’un espace investi par le corps. »

Lampedusa… un mot dont le son résonne une nuit entière, lettres indélébiles qui tournent et tournent dans la mémoire. Face à l’intolérable et l’incompréhension surgissent des réminescences, des divagations autour de ce nom. Une traversée nocturne aux sentiments mêlés. Et au petit jour, admettre que parfois l’humanité touche le fond. Lampedusa… l’île qui recueille les corps de centaines de migrants, rejetés par la mer, rejetés par les Hommes.

« Je me dis parfois qu’écrire c’est instaurer un paysage. Les îles, et plus encore les îles désertes, sont pour cela des matériaux de haute volée, leur statut géologique amorçant déjà une écriture, portant un récit. Essaimées sur la mer, les îles surgissent comme des creusets à fictions, ou des aimants dispersés sur l’imaginaire. Elles émergent soudain, formes finies au milieu de l’infini, formes dont on peut saisir les contours et que l’on peut tenir dans un seul geste, comme on tient un caillou dans son poing, comme on cadre une image dans l’objectif de l’appareil photo, c’est un espace clair qui impose ses contours, créant aussitôt un dedans et un dehors : les îles sont comme des idées. Désertes, elles fascinent. Opèrent comme des réserves, captent les histoires et abritent les hommes depuis la création du premier poème. Hébergent les évadés, les meurtriers, les généraux mégalomanes, les capitaines visionnaires, les acteurs misanthropes, et les milliardaires naturistes, piègent les malades en quarantaine, les enfants rebelles, les bagnards et les réfractaires de toute sorte, les peintres hallucinés, les reines mélancoliques, et tous ceux que la société renvoie à la mer. »

Autres livres lus de Maylis de Kerangal : Naissance d’un pont, Tangente vers l’Est, Dans les rapides, Réparer les vivants, Hors-pistes.

à ce stade de la nuit, texte de Maylis de Kerangal, ( publié à l’initiative de la Fondation Facim, à l’occasion des 14èmes Rencontres littéraires en Pays de Savoie dont l’auteure est l’invitée d’honneur en Juin 2014), Collection Paysages écrits, Editions Guérin, Mai 2014 —

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9 réflexions sur “à ce stade de la nuit – Maylis de Kerangal

  1. J’ai découvert ce texte il y a peu, l’ai trouvé parfaitement mené. La forme et le fond se rejoignent et donnent force au récit. L’utilisation de cette anaphore, à ce stade de la nuit, par exemple, pour symboliser (à mon sens en tout cas), le flux et le reflux de la mer.

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