Broadway Limited, T.1 Un dîner avec Cary Grant – Malika Ferdjoukh

P1060495New York, 1948. Jocelyn Brouillard, fraichement arrivé de « Paree » franchit le seuil de la bien nommée Pension Giboulée, sous un ballet de feuilles mortes en plein été indien. Le jeune homme, dix-sept ans à peine, a remporté une bourse afin d’étudier la musicologie dans la grande ville américaine. L’ami lui ayant indiqué cette adresse ignorait manifestement qu’il s’agissait d’une résidence pour jeunes femmes et son prénom prononcé à l’américaine favorisa le quiproquo. Quelle surprise pour les pensionnaires et les gérantes de voir ce français poser ses valises dans leur maison ! Mais, par un heureux hasard, la stupéfaction se changea en satisfaction grâce à ses talents de pianiste, à un bocal d’asperges et à un coup de bluff.

La directrice Artemisia Merle surnommée par les résidentes Le dragon, charmée par Jocelyn accepte de l’héberger dans un petit studio à l’écart des filles. Très vite, Manhatan, Hadley, Page, Chic, Etchika et Ursula virevoltent autour de lui à un train d’enfer. La joyeuse mélodie de New-York résonne en lui, la grandeur des gratte-ciel lui donne le vertige, la rumeur de la ville s’insinue partout, les lumières clignotent de toute part, ça bouge, ça tangue, ça chante, ça danse. Jocelyn est ébloui.

Lui qui vient de quitter un pays que la guerre a asphyxié, il respire ici une bouffée d’oxygène incroyable, une farandole de couleurs s’offre à son regard, il découvre chaque jour des choses nouvelles, si modernes, si fantaisistes, si gaies, il écoute de nouveaux rythmes musicaux, contemple le tournoiement des danseuses, entend les apprentis comédiens réciter leur texte…

L’émerveillement passé, l’enthousiasme de Jocelyn s’amoindrira ; la jeunesse frivole et ambitieuse cache bien des désillusions et des renoncements, des passés lourds, des secrets enfouis. La guerre froide est en marche, la ségrégation raciale perdure… et derrière les façades lumineuses des théâtres de Broadway se trouvent des quartiers où la misère règne.

Toutes les filles de la pension sont venues de l’Amérique profonde tenter leur chance à New York, elles veulent devenir danseuses, chanteuses ou comédiennes, elles veulent voir leur nom en haut de l’affiche, briller, être des stars. Mais, The American Dream n’est-il pas qu’un mirage ? Existe-t-il vraiment ? Peut-être, pour une poignée d’élus…

Mêlant judicieusement la fiction et la réalité d’une époque, l’auteure nous amène avec elle dans cette histoire, ou plutôt dans les histoires de ces filles et de ces garçons qui rêvent de gloire. Nous suivons la trame des existences et la progression des personnages, évoluons avec eux dans les décors cliquants et dans leur intimité, tentons de percer à jour leur passé, rions aux éclats en écoutant les répliques qui fusent à tout va… Spectateurs de leurs émois amoureux, de leurs colères, de leurs revendications, de leur tristesse, de leurs égarements, de leurs instants joyeux, ils nous touchent.

Quant à la Pension Giboulée, c’est leur endroit. Un abri qui les protège de la tempête. Ensemble, ils y forment une communauté persévérante et battante. Ils s’épaulent, s’encouragent, se racontent, s’aiment. Un cocon nécessaire pour ne pas flancher.

Un roman choral épatant d’humour, d’amour et de combats où quête du bonheur rime avec paillettes. Les dialogues sont savoureux, l’atmosphère envoutante, la petite musique renversante, les personnages émouvants, les robes acidulées, Grace Kelly ravissante, Woody Allen étonnant, Sarah Vaughan époustouflante, la ville tentaculaire, Broadway étincelant, l’espoir dans toutes les têtes, l’amour dans tous les coeurs, les désillusions à chaque coin de rues… Un coup de coeur, forcément. Et je parie « un dîner avec Cary Grant » que vous aimerez ce roman aussi!

« – L’été indien ? Qu’est-ce que c’est ? – Ça. Autour de nous, en ce moment, dit Manhatan. (Son poignet dessina un arc). Cette douceur. L’automne qui joue les fiers-à-bras. C’est nord-américain et vraiment délicieux. Il ne connaissait pas non plus les autobus à étage. Il faillit dégringoler dans un virage en gravissant le colimaçon. Les filles, déjà en haut se moquèrent de lui. Sur la plateforme, le vent filait, suave et joyeux, et l’Empire State, le Chrysler Building, tous les gratte-ciel couraient dans le bleu mutin du matin. Son premier, à New-York… Jocelyn ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, Manhatan éclatait de rire. – Comment c’est, Paree ? – Petit. Gris. »

« – C’est bien, la vie en France ? Demanda-t-il à brûle-pourpoint, et d’une façon qui désarçonna quelque peu Jocelyn. – Eh bien… pas mal. Quand ce n’est pas la guerre. Pourquoi ? – J’aimerais bien voir comment c’est, un pays où les Noirs peuvent manger dans les mêmes restaurants que les Blancs. Jocelyn réfléchit. – Ce serait plutôt une question d’addition, dit-il. Si tu peux payer, pas de problème. Mais comme la plupart des Noirs là-bas sont aussi pauvres qu’ici, on n’en voit pas énormément au restaurants, en fait. – Moi, j’irais. Je serais riche. Je coucherais avec Josephine Baker. Mon unique problème… Il souleva le chapeau brun à bords courts qui ne le quittait jamais, se frotta le crâne, dubitatif. – Je n’arriverai jamais à avaler de vos foutues grenouilles, conclut-il, ni de lapin, ni d’escargot. – Nourris-toi de French fries ! Dit Jocelyn en riant. – Comment elles sont, les petites françaises ? – Pas si petites. »

« – Mais le théâtre existe pour cela, petite Page. Et tous les livres du monde. Et tous les films. Les poèmes. Les chansons, même. Ils disent pour nous les mots que l’on ne sait pas dire. Il faut les écouter. S’en servir. Les redire. »

Autres livres lus de Malika Ferdjoukh : Les quatre soeurs, quatre saisons (illustrations de Lucie Durbiano / Quatre soeurs T.1 Enid (illustrations de Cati Baur) / Quatre soeurs T.2 Hortense (illustrations de Cati Baur).

coeur

Livre reçu en Service de Presse.

Broadway Limited, T.1 Un dîner avec Cary Grant, roman ado (dès 12 ans) de Malika Ferdjoukh, L’école des loisirs, Collection Grand Format, Mars 2015 —

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10 réflexions sur “Broadway Limited, T.1 Un dîner avec Cary Grant – Malika Ferdjoukh

    1. C’est l’occasion de le leur apprendre.
      Si l’on ne doit parler aux jeunes que de ce qu’ils connaissent, le roman d’initiation n’existe plus.

    2. Manu,je connaissais personnellement très peu cette époque. Cela n’entrave absolument pas la lecture, au contraire, on apprend plein de choses!

  1. Oh la la, tu me donne trop envie de le lire… Déjà que l’envie était déjà là… mais tu enfonce le clou comme on dit ;0) Je crois que je vais vite le commander :0) Je rajoute ton billet avec celui des autres. Bises, bon week end

  2. Je ne parie pas, je sais déjà que j’aimerais!! Mes filles quand elles avaient dix ans et ma petite fille qui a cinq ans connaissent Cary Grant.. Il suffit de le leur apprendre et de faire regarder ses films! Et en plus elles ont adoré! Arsenic et vieilles dentelles, par exemple!

    1. Une période très bien décrite par Malika Ferdjoukh. On s’y croirait ! Un grand plaisir de lecture ce roman! Ce sont surtout les comédies musicales qui me plaisent : j’ ai regardé il y a peu avec bonheur Chantons sous la pluie et Tous en scène.

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