Les notes de la mousson – Fanny Saintenoy

P1050504Dès les premiers mots, l’Inde se dessine ; on déambule sur les trottoirs de Pondichery, les clameurs de la rue s’élèvent, les rickshaws colorés défilent sous nos yeux dans une danse joyeuse et bruyante, les odeurs d’épices montent dans l’air gorgé d’humidité, puis le jasmin libère son doux parfum envoutant. Un mariage se prépare. Deux êtres qui s’aiment passionnément vont unir leur destin. Leurs yeux brillent autant que leurs habits d’apparat.

Dix ans ont passé. Kanou se réveille doucement, la moiteur de l’atmosphère enveloppe son petit corps, l’alourdissant. Il va bientôt rejoindre Ahmma la servante, en bas. Il l’entend qui s’agite à la cuisine. Cette femme a pris son enfance en main, avec douceur et beaucoup d’amour. Son père, Lalche, est absent de la maison, comme souvent. Célèbre violoniste, il parcourt le monde en l’inondant de sa musique. Sa mère est là, comme toujours. Galta passe ses journées à lire, à écouter de la musique et à rêver.

Kanou a dix ans. C’est la saison de la mousson. Les nuages gris ont envahi le ciel, le vent souffle fort et la pluie tombe à verse. Galta se dirige dehors et demeure plantée là, sous la pluie battante. L’eau coule et recouvre son corps tout entier. Elle ne supporte plus le poids si lourd du passé, le mensonge, les non-dits, sa solitude. Cette pluie bienfaisante purifie son esprit si confus. La musique a pris tellement de place dans la vie de Lalchen qu’il n’y en a plus assez pour elle et Kanou. Il s’est éloigné d’eux, et son amour aussi. Et ce petit garçon qu’elle n’ose pas approcher de peur de voir ses anciens souvenirs resurgir, l’attend pourtant patiemment, aimant.

Aujourd’hui, elle va écrire une lettre. Renouer le lien avec celle qui lui est si chère. Remonter le fil de son histoire. La tisser et la raconter à son fils. Faire entrer la lumière, la vérité. Pour être en paix, enfin.

Et la discrète et silencieuse Angèle, murée dans sa forteresse de pierre et de chagrin, recevra cette lettre et sa vie s’éclairera à nouveau. Paris, ville de son exil, alors si triste, revêtira des couleurs joyeuses, les poèmes retentiront, la musique s’insinuera partout. La nostalgie prendra fin. L’Inde reviendra toute entière avec ses paysages, ses nuances, ses notes, sa touffeur, ses danses, sa beauté.

J’ai aimé ce petit roman d’une centaine de pages, où tout est dit pourtant. L’essentiel. Une atmosphère ensorcelante, un amour filial incandescent.

« La jeune femme est assise devant le grand miroir, elle regarde sa tenue qui pare le mannequin en bois, cette silhouette somptueuse qu’elle devra incarner. Elle attend le plus longtemps possible, la chaleur moite imprègne tout immédiatement, tissu, fleur, métal. Le rouge brun de ses lèvres brille déjà, et des gouttes de sueur perlent entre les motifs de son collier brillant. Elle accroche enfin à sa chevelure la chaîne qui retiendra une améthyste, un grain de beauté translucide sur son front. Elle sort, resplendissante comme un astre, des cascades de jasmin glissent de son chignon, son sari pâle à fils d’or illumine toute la pièce. »

« Sa chambre est posée sur le toit. Il suit les murs, comme le ferait une araignée, de son lit à la petite table de travail en rotin. Au milieu du tapis, Le Petit Prince est encore ouvert à la page du renard. Une porte donne sur un escalier extérieur qui descend vers sa famille, une autre, sur la terrasse. Kanou longe les dalles entourées de plantes et de fleurs, ce circuit de visions familières calme sa respiration. (…) Alors qu’il ne parvient toujours pas à se décider à bouger, Kanou perçoit les premiers bruits de la maison : les gamelles qui claquent, l’eau qui coule et celle qui bout en sifflant. Il reconnaît, un peu plus sourds, le refrain monotone des vendeurs de rue et les klaxons des rickshaws. Bientôt les odeurs de la cuisine fendront le plancher, idlis, sambar, tchaï. La voix douce de la vieille servante, Ahmma, le fantôme enchanté de cette maison, le parfum de la cardamome annonce toujours ses apparitions. Ahmma, celle qui tient toute son enfance dans sa main. Il a envie de la retrouver pour oublier ce réveil pénible. Kanou compte jusqu’à dix pour trouver le courage d’arracher son corps frêle à la moiteur des draps. Un, deux, trois… Il doit absolument gagner la fraîcheur du bas avant que sa chambre devienne un four. Sept, huit, neuf… Il a parfois cette impression inquiétante qu’il pourrait commencer à se consumer. »

« Si j’avais eu un don, si j’avais été musicienne, sais-tu ce que j’aurais écrit ? J’aurais capturé les notes de la mousson : ses crépitements, son feulement, le tempo du clapotis et le silence qui rôde autour. Je suis trop vieille, et je ne serais jamais douée, mais toi, tu pourras peut-être inventé cette musique. »

masse_critiqueLivre lu dans le cadre d’une opération Masse Critique Babelio

Les notes de la mousson, roman de Fanny de Saintenoy, Éditions Versilio, Avril 2015 —

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8 réflexions sur “Les notes de la mousson – Fanny Saintenoy

  1. Ayant aimé son premier avec sa grand-mère mourante « Juste avant’, ton billet après celui d’Aifelle me donne envie, je le note dans mon carnet ! 😀

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