Noël en février – Sylvia Hansel

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En septembre 1996, Camille a quinze ans, elle fait son entrée dans un LEP d’arts appliqués en Seine et Marne. Elle vit à Meaux avec sa famille recomposée, sa mère, son beau-père et son demi-frère, encore bébé. Elle voit rarement son père, macho notoire et lepeniste convaincu. Cette année-là, j’avais vingt ans. J’aurai pu être la grande soeur de Camille, mais aurais-je pu la guider, trouver les mots, l’entendre ? Pas sûr. L’adolescence est une traversée en solitaire. Chaotique. On chante, on rit, on pleure dans la même phrase. Triste, euphorique, en colère, vulnérable, influençable, on fait la dure alors qu’à l’intérieur, c’est de la guimauve. On rêve, on fait des plans sur la comète. Puis on s’écrase lamentablement. On joue, parfois on gagne, souvent on perd.

Les années collège sont derrière elle, et c’est tant mieux. Elle s’y sentait terriblement seule et incomprise. Ici, c’est un nouveau départ, elle se dit que les autres élèves lui ressembleront, elle qui écoute en boucles Hole, fascinée par la chanteuse Courtney Love, elle qui aimerait tellement faire partie d’un groupe de rock, elle qui se sent en marge, en rebellion contre sa famille…

Mais une apparition va la faire basculer, va l’emporter loin : celle d’un type dont elle tombe raide dingue amoureuse. Dès qu’elle voit la silhouette de Mathieu, sa démarche nonchalante, sa tignasse ébouriffée, puis ses yeux clairs, elle sait que désormais rien ne sera plus comme avant. Seulement, à peine vu, il disparaît. Il quitte le bahut. C’est sans compter sur la persévérance de Camille qui va le retrouver… Si le jeune homme demeure lointain, géographique et émotionnellement, cela glisse sur Camille. Elle l’aime, un point c’est tout ! Échanges de missives fiévreuses, attente désespérée devant la boîte aux lettres, rares coups de fil, et quand elle croit l’atteindre, il se dérobe. Alors, la vie continue malgré tout, Camille avance, se prend des coups, frôle le danger, elle multiplie les expériences, sort avec des types pour faire comme les autres, participe à des fêtes alcoolisées, des jeux de rôles, lit de l’héroic fantasy, se laisse dévorer par un monde qu’elle déteste, même lorsqu’on abuse d’elle sexuellement, elle ne réagit pas, elle attend que « ça passe », avec sa famille elle déménage (encore une fois ! Elle qui aurait tant besoin de stabilité) dans une ville nouvelle, un pavillon flambant neuf dans un lotissement triste, terne, uniforme, sans âme…

Mathieu, elle y pense tout le temps. Les années lycée filent à toute allure, elle n’a pas perdu espoir de revoir le jeune homme. Finalement, il est un point d’ancrage pour elle, un but, un moyen de se tenir à flots, de ne pas tomber. Ça la rassure. L’entrée à la fac se profile, va-t-elle le retrouver ?

On s’identifie complètement à Camille, elle est touchante avec son franc-parler, ses revendications, ses sentiments exacerbés. Au fil des pages, on navigue entre l’empathie et nos souvenirs personnels. Ce qui est très troublant.

Un roman cash, une écriture orale, une retranscription très juste des années 90. Une fin surprenante, déroutante, violente qui reste cependant ouverte. Un premier roman réussi.

« Qu’allais-je bien pouvoir foutre de ma vie ? J’allais sans doute trouver un boulot de merde, genre caissière chez Carrefour. Trouver un mec, c’était apparemment hors de question. Par contre, je trouverais sans doute un appartement. J’ai eu la vision très nette d’un petit studio triste avec moi-dedans, peut-être aussi un chat, où je me réchaufferais au micro-ondes du cassoulet en boîte, regardant peut-être Faites entrer l’enculé en revenant d’un travail peu gratifiant. »

« Seize ans, c’est le plus bel âge de la vie, avait-elle coutume de me répéter. L’âge de l’insouciance et des petits amis. Elle ne devait pas concevoir qu’à cet âge, on puisse vraiment aimer quelqu’un. Et souffrir. Et avoir ce vide immense dans le ventre, et ne plus avoir envie de rien. Elle a pris un air peiné, elle a essuyé ma larme, m’a souri gentiment et m’a dit : « Ma pauvre puce… Bah, tu verras, dans six mois tu ne te souviendras même plus de comment il s’appelle ! Tu sais ce qu’on dit : un de perdu, dix de retrouvés ! On mange du saumon, ce soir. Tu viens m’aider ? Ça te changera les idées… » (…) Elle s’est mise à ouvrir le ventre du saumon pour y fourrer un branche de thym, une feuille de laurier, et y faire couler un jus de citron. Moi, j’avais envie de mourir et des patates à éplucher. »

Livre reçu en Service de Presse.

Noël en février, roman de Sylvia Hansel, Éditions Rue Fromentin, Février 2015 —

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12 réflexions sur “Noël en février – Sylvia Hansel

    1. Il n’est pas publié en tant que tel. En écrivant ce livre, j’imagine que l’auteure s’est appuyée sur sa propre adolescence… En tout cas, il peut être lu dès 16 ans, c’est certain.

    1. Oui, et c’est une réflexion bien légitime… c’est vrai qu’il aurait davantage sa place au rayon littérature jeunesse, « grands ados » comme tu dis.

  1. S’il y a bien une chose importante à l’adolescence, c’est ce point d’ancrage dont tu parles si bien… Les livres qui parlent des remous de l’adolescence me plaisent énormément. Retour en arrière ou désir de comprendre ce qui s’en vient avec nos propres enfants? Une « traversée en solitaire », oui… Alcool et abus sexuel sans réactions, c’est triste… surtout chez ces jeunes filles qui apprennent l’amour! Merci pour ce beau billet, bises

    1. Comme toi, l’adolescence me fascine. Cette période est si intense et si compliquée… Chacun la vit différemment mais sa traversée est souvent chaotique.

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