Fantoccio – Gilles Barraqué

P1030394Fantoccio est un pantin de bois et de fils, et comme toutes les marionnettes il est assujetti à son maître qui l’anime régulièrement sur scène dans une sorte de danse endiablée. Sauf que Fantoccio n’est pas un pantin comme les autres ; son regard n’est pas perdu, les fibres de son bois vibrent et gonflent, ses gestes sont contrôlés et sa tête n’est pas vide, il voit, entend, parle et raisonne.

Giuseppe, un vieux marionnettiste installé à Sienne a façonné de ses mains ce petit homme en bois comme il en a l’habitude mais celui-ci était différent, plus grand, ressemblant davantage à un garçon. Car Geppetto, comme on le nomme parfois, avait une idée très précise en tête. Une idée incroyable, farfelue : celle de rendre son pantin vivant. Et, grâce à la Strega, une sorcière usée par les ans, son rêve devint réalité. Par magie, elle insuffla la vie à l’intérieur de ce morceau de bois.

Une exaltation emplie le corps boisé de Fantoccio quand il découvre son existence propre ; il n’est plus accroché avec les autres fantoches sur la poutre, le corps désarticulé, la tête baissée, les yeux dans le vide, il n’est plus un objet, ses fils lui sont désormais inutiles, il se déplace comme bon lui semble. Enfin tout n’est pas si merveilleux, car Giuseppe a des projets mercantiles: Fantoccio devra poursuivre son travail de marionnette. Il devra mentir. Le public sera ébahi devant ce pantin se mouvant comme un être humain…

Fantoccio joue le jeu un temps, aimant tellement être sur les planches en compagnie de la belle Livia. Sa beauté l’a ensorcelé. Valser avec elle le comble de joie et fait jaillir en lui une émotion saisissante. Il joue au pantin, se laisse manipuler par son maître, fait exactement ce qu’il lui dit. Mais à la longue, le gentil petit garçon en a assez de ce mensonge, de cette pseudo existence. Il voudrait être bien plus qu’un pantin, prendre des décisions, découvrir le vaste monde, déambuler parmi les gens. Sa condition de pantin l’oblige à retourner dans un coffre une fois le spectacle terminé. Il vit et est pourtant prisonnier.

Il a soif de liberté, de connaissance. Alors, il apprend à lire. Il se passionne pour le théâtre. Il se consume d’amour pour la belle Livia… Il n’en peut plus de vivre ainsi, enfermé. Sa rencontre avec deux jeunes malfrats va être déterminante. Fantoccio va enfin lever le voile sur la ville, ses tentations, ses bas-fonds, parcourir ses chemins tortueux, lugubres et mystérieux la nuit, assister aux courses effrénées de chevaux de l’illustre Palio…

Cette liberté savourée, son élan retombera comme un soufflet lorsqu’ il comprendra que son corps de bois n’est pas aussi malléable qu’il le croyait… Il en percevra les limites, à son grand désespoir. Si son esprit est vivant, son corps n’est pas fait de chair. Si ses sentiments sont profonds, certains sens ne fonctionnent pas. S’il vit, il demeure pourtant un pantin, sans consistance. Un homme, voilà ce qu’il voudrait devenir.

En s’inspirant ouvertement des Aventures de Pinocchio créées par Carlo Collodi, Gilles Barraqué écrit un roman très personnel sur ce personnage, lui donnant de l’épaisseur et de la réflexion sur sa condition. Il fait de cette histoire un parcours initiatique, évoquant évidemment le passage de l’adolescence à l’âge adulte avec ses interrogations, ses doutes, l’éveil des sens aussi, s’attachant à la liberté individuelle et des choix qu’elle engendre. Un roman sur la vie qui palpite, mené tambour battant sur la terre brûlée et brûlante de Sienne, où s’exaltent les sentiments et les passions dans un lyrisme flamboyant jusqu’au paroxysme : les battements d’un coeur.

« Ainsi, j’ai deux nez amovibles. Celui dont m’a doté Giuseppe à ma fabrication, que je vais remettre en place quand je l’aurai poli à neuf, et un appendice ridicule long d’une quinzaine de centimètres. Ce sera l’élément déterminant de mon masque. Selon le choix du nez, il y aura désormais deux Fantoccio : la marionnette sage qui danse sur la scène comme un bon petit fantoche, et un personnage des rues, des vadrouilles ; un Fantoccio des heures volées, maître des ses évolutions, de ses agissements, quels qu’ils soient. L’outrance même de son apparence le légitimera. »

« Giuseppe, tu prévois donc de retrouver un bon garçon, confit de remords, maté par l’isolement et l’ennui ? Rêve ! J’ai tellement changé en l’espace de trois nuits. La punition, pour moi, sera de te voir revenir. De reprendre nos rôles, tant dans le mensonge des fils que dans celui que nous vivons, de créateur à créature. Je ne veux plus être ta marionnette, je ne veux plus être cet insecte englué dans tes ficelles, dans une fausse liberté de mouvements. Je ne serai plus jamais ta chose. Par mes fibres, je veux vivre. Vivre le théâtre, dans la relation particulière qui me lie à Livia ; pas simplement le goût commun des mots et de leur écho sur nos vies, aussi le rapport vibrant de ma matière à la sienne. C’est ici très douloureux, cher payé, mais Livia, par la chimie des corps, me révèle ma part d’homme. »

coeur

Autre livre lu de Gilles Barraqué : Au ventre du monde

Livre reçu en Service de Presse.

Fantoccio, roman pour ados de Gilles Barraqué, Collection Médium, L’école des loisirs, Février 2015 —

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12 réflexions sur “Fantoccio – Gilles Barraqué

    1. L’auteur donne à ce personnage une grande profondeur. Quant à la couverture, elle est un peu angoissante oui, le roman est plutôt sombre.

    1. Merci Asphodèle. En effet, l’auteur s’éloigne de l’histoire de Pinocchio que l’on connaît. Il lui donne de l’épaisseur, de la force. On retrouve néanmoins des traces, le grillon, le nez, le mensonge, l’influence des deux malfrats, la relation père-fils avec Gepetto… et c’est finement écrit.

  1. Quelle idée géniale de la part de cet auteur! On voit bien que l’homme est souvent une marionnette manipulée selon les envies des uns et des autres, et qu’inversement, les marionnettes elles-mêmes, quand elles prennent vie, sont assujetties aux limites imposées par l’homme. Entre liberté et prison intérieure, la frontière est mince…
    Je t’embrasse

    1. Oui l’idée est belle et le roman vraiment réussi. La liberté a toujours ses limites… et les choix souvent guidés par la masse… Bises.

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