L’Obèle – Martine Mairal

P1030123Quel magnifique portrait de femme nous dessine Martine Mairal dans ce roman ! Une femme d’une modernité stupéfiante pour l’époque. Car l’auteure nous entraîne au sein de la noblesse de la renaisssance entre Paris et la Gascogne où nous cotoyons le grand Montaigne et la non moins célèbre Marie de Gournay, sa fille d’alliance comme il aimait à le dire.

En cette fin de seizième siècle, alors que les guerres de religion font rage, la jeune Marie de Gournay, orpheline de père depuis l’âge de treize ans, a soif d’apprendre mais sa mère tient au « code féminin » de l’époque et refuse que sa fille fasse des études. Qu’à cela ne tienne, aucun obstacle n’est infranchissable pour Marie, qui apprendra donc seule le latin et le grec ! Et quel éblouissement elle ressent en découvrant à juste dix-sept ans Les Essais de Montaigne ; son esprit et son coeur chavirent d’un même élan.

Alors, lorsqu’on l’informe de la visite du grand homme de lettres à Paris, elle lui écrit une lettre sur-le-champ, le priant de lui accorder une entrevue. Montaigne, touché par cette missive rédigée par une aussi jeune fille, passionnée par Les Essais, se présente au château De Gournay…

Quelques minutes suffisent pour qu’ils se reconnaissent ; leur admiration est réciproque. Cet été 1588 (période où Montaigne se trouvait à Paris), ils se verront presque chaque fin de journée, s’entretenant essentiellement de son ouvrage en perpétuel écriture. Montaigne n’a de cesse de faire des allongeails (ajouts de texte), qu’il indique par une petite broche nommée l’obèle. Il en fera d’ailleurs une à propos de sa fille d’alliance. Grâce à cela, il affine sa pensée, la développe, l’améliore. Et Marie est le témoin privilégié de ces instants-là, qui seront marqués à jamais en elle. Elle, qui deviendra son éditrice post-mortem. Leur amitié fera évidemment beaucoup parler dans tout Paris, mais cela ne les importera peu. En homme tolérant, ivre de liberté, franc, juste et courtois, Montaigne poursuivra l’écriture de ses Essais jusqu’à son dernier souffle.

Après ce fameux été 1588, Marie de Gournay ne verra plus Montaigne, ils entretiendront cependant une correspondance régulière. À la mort de celui-ci, sa veuve et sa fille Léonor demanderont à Marie de venir s’installer quelques mois au Château de Montaigne pour travailler à la nouvelle édition des Essais.

L’originalité de ce roman est de faire entendre la voix de Marie de Gournay. Utiliser le « je » est une merveilleuse manière de plonger dans cette époque, de comprendre au plus près Marie. Vieillissante, elle livre son histoire au lecteur, dévoilant son caractère, ses aspirations, ses déconvenues, sa formidable amitié pour Montaigne, le bouleversement qu’elle a épouvé à la lecture des Essais, son discours prônant l’égalité entre hommes et femmes – on lui refusera l’entrée à l’académie française -, son insolence, sa détermination, son indépendance, son rejet du mariage, son intelligence d’esprit et de coeur… Autre jolie manière de nous immerger dans la renaissance est de nous donner à lire la langue véritable de cette époque. Une langue riche et savoureuse parsemée de mots aujourd’hui oubliés.

Je ne connaissais ni Montaigne ni Marie de Gournay, et je dois dire que ce roman est une formidable introduction aux Essais, et cette femme de lettres – elle a écrit de nombreux ouvrages et quelques traductions, a eu son propre salon littéraire… – aux idées si modernes est passionnante.

Marie-de-gournayMontaigne

« Et voilà que parmi tous les livres, il en était un qui parlait à mon esprit avec une limpidité et une force jamais éprouvées, qui ordonnait les lignes de ma raison avec une évidence bouleversante et disait sans vert le bonheur de réfléchir, d’être doué de conscience. Avant même que d’en approcher l’auteur, je me pris de passion pour ces Essais écrits dans une langue vigoureuse et précise. Une langue vivante et bondissante sur les sentiers de la pensée avec la souplesse d’un bel animal dont le moindre mouvement est dicté par un sens très sûr de la nature. Ce que d’aucuns croient sauvage et primitif et qui est, de fait, libre et inspiré. Une langue de Babel, capable de forger les mots qui lui font défaut, de modeler quelques syllabes puissantes l’allégorie d’une idée, de faire surgir la sonorité du monde au creux du verbe. Une langue qui a résolu les mystères de l’incarnation avec la simplicité d’Adam et la sagesse de Sénèque. Une langue qui pose la voix et dit crûment les désirs, les contradictions, les chamades du corps qui la gouverne, de la pensée qui la maîtrise. Le verbe fait homme. »

« Les livres servent-ils de rien ? Un découragement me prend quand je les vois impuissants à modifier la démence des temps et des hommes. »

« La folie d’imposer à toute force notre religion aux autres nous enrage et nous préférons en mourir que reconnaître à d’aucuns la liberté de prier Dieu autrement, (…). La guerre des religions nous dure et revient par vagues dévaster le limon de bonne volonté dont les hommes fatigués de se battre pour un signe de croix s’efforcent de masquer les flaques de sang quand il a coulé à flots. Baste ! Il en est toujours un pour inventer de nouveaux prétextes et de nouvelles armes afin de les recommencer. Les différents renaissent sans cesse de nos différences. Un vétille suffit à rallumer la poudre de discorde. »

Merci à ClaudiaLucia pour ce livre voyageur (et sa patience).

L’Obèle, roman de Martine Mairal, Editions Flammarion, Août 2003 —

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14 réflexions sur “L’Obèle – Martine Mairal

  1. Les différents renaissent sans cesse de nos différences. Un vétille suffit à rallumer la poudre de discorde. »

    J’ai copié ces deux phrases mais j’aurais pu le faire avec beaucoup d’autres. Comment se fait-il que nous n’ayons pas évolués depuis ce temps-là ? Pauvre Montaigne, que penserait-il du monde dans lequel nous vivons ? Merci pour cette lecture et critique.

    1. Ce passage m’a sauté aux yeux. C’est terrible de lire que tant de siècles après, rien n’a changé, c’est d’une tristesse infinie…

  2. C’est vrai que j’ai l’impression que nous reculons quand je lis des histoires fougueuses comme celle-ci ! Si c’est Claudia qui le fait voyager c’est forcément bien ! 😉

  3. Oui, un beau portrait. heureuse que le livre t’ait plu. Il fallait être supérieurement intelligente pour parvenir à la culture en ce temps- là! Marie de Gournay est une femme hors de son temps.
    Que les extraits choisis sont d’actualité! c ‘est fou! Et quelle régression sommes-nous en train de vivre!

    1. J’appréhendais cette lecture n’ayant jamais lu Les essais… mais dès les premières lignes, plus de craintes, j’ai beaucoup aimé cette femme, sa détermination. Comme tu dis et c’est cela qui est surprenant dans ce roman ; Marie de Gournay est hors de son temps, et du temps tout court d’ailleurs! Il y a une modernité chez elle, impressionnant!

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