Les jours clairs – Zsuzsa Bank

P1020946Les jours clairs, ce sont ceux de l’enfance ; rayonnants, purs et joyeux. Les jours clairs, c’est l’été à Kirchblüt, petite ville au sud de l’allemagne, c’est l’amitié indéfectible qui unit Aja, Karl et Séri, trois enfants d’une huitaine d’années dans les sixties. Entre le lever du soleil et son coucher, les heures s’étirent au rythme des jeux de ces enfants ; roues et autres jeux d’équilibre avec Zigi, le père d’Aja dans le petit jardin qui entoure leur maison-cabane toute rafistolée aux dalles branlantes et au portail de guingois, promenades en vélo autour du lac, courses à travers les champs de coquelicots, de trèfles ou de tournesols selon la saison, contemplation du paysage environnant…

Les jours s’assombrissent quand Zigi, trapéziste, doit  rejoindre le cirque où il travaille les trois-quarts de l’année laissant Évi, la maman d’Aja seule dans sa petite maison où il fait si froid l’hiver. Les nuages sont bien lourds quand Karl parle de son frère qu’il a laissé partir un matin avec un inconnu, quant à Séri elle est si triste lorsqu’ elle croise le regard trouble de sa mère, jeune veuve.

Séri raconte son histoire et celles de ses amis, des vies ordinaires de gens ordinaires. Des existences qui s’écoulent avec leurs tourments. Elle évoque l’enfance, l’adolescence, l’entrée dans le monde des adultes, Karl sera photographe, Aja deviendra médecin, et Séri s’essayera à la traduction. Cette dernière nous livre sa vision des choses, elle décrit les lieux, les comportements et les réactions de chacun, nous fait part de ses découvertes, de la vérité qui se fait jour, par touches, au fur et à mesure qu’elle grandit. Secrets et non-dits éclatent, des vérités parfois douloureuses… Avec elle, Aja et Karl, on s’envole pour l’Italie, autre endroit, autre atmosphère, les esprits s’échauffent, les reproches arrivent, les souvenirs anciens remontent à la surface sous des angles différents. L’amitié vacille, l’amour s’en mêle, la confusion s’installe.

Un très beau roman sur l’apprentissage de la vie. L’écriture est posée, les phrases sont amples et descriptives, les détails foisonnent, les scènes de la vie quotidienne se répètent comme des ritournelles et l’empathie pour les personnages est de mise. La figure maternelle – repésentée par les mères des enfants – traverse le roman avec profondeur et tendresse. Elles sont le garant de leur équilibre. Malgré quelques longueurs – le livre est un pavé de 540 pages – il se dégage de ce roman de bien jolies choses sur l’amitié et l’amour, les liens familiaux et les souvenirs d’enfance, le monde des adultes difficilement accessible à l’entendement des enfants,  les petits arangements avec la réalité, la solitude, la trahison et la réconciliation. Un roman plein de charme et de poésie.

« Maman s’était mis en tête d’ouvrir pour Évi une fenêtre par laquelle elle atteindrait un monde plus riche, un monde meilleur auquel, croyait ma mère, Évi devait absolument avoir accès. Elle semblait ne jamais se lasser d’observer ces lettres obliques qu’Évi posait lentement dans son cahier, de montrer, pendant toutes ces soirées, à quoi elles devaient ressembler, avec quelle sinuosité devait s’ouvrir un « G » majuscule et se fermer un « s » minuscule. Dès qu’elle avait accroché son sac et sa clé dans le vestiaire et parcouru des yeux le courrier sur son fauteuil rouge, elle feuilletait déjà les livres pour préparer l’école d’Évi, comme elle disait, quand elle traversait la maison et s’arrêtait brusquement, chaque fois qu’elle venait de se rappeler quelque chose qu’elle voulait montrer à Évi la fois suivante et l’écrivait en vitesse sur les petis morceaux de papier colorés qui traînaient à présent un peu partout. Elle tendit au-dessus de nos têtes un cordon qui courait à travers le séjour, le vestibule et la cuisine,et chaque fois qu’Évi arrivait elles y accrochaient une nouvelle feuille avec la nouvelle lettre surmontant quatre ou cinq mots commençant par cette lettre, qu’Évi avait écrits de son écriture oblique et récalcitrante, une écriture dans laquelle les lettres tentaient de dériver les unes par rapport aux autres. »

« Nous grandîmes tandis que le monde continuait à tourner comme s’il ne se souciait pas de nous et que nos mères mettaient tout en oeuvre pour ne pas perdre l’équilibre, trébucher et tomber en ayant du mal à se relever. Pendant longtemps elles avaient marché à longue distance l’une à côté de l’autre, Évi en bottes de caoutchouc vert auxquelles collait toujours de la terre, ma mère en souliers plats dans lesquels elle courait rapidement, comme si elle avait toujours quelque chose à l’esprit et peu de temps pour cela, et la mère de Karl sur de hauts talons que nous entendions claquer sur les dalles branlantes… »

« Il demanda à quelle hauteur avaient poussé le blé à KirchBlüt et le maïs devant le jardin d’Évi, si le coquelicot fleurissait, et le trèfle qu’il avait semé des années plus tôt près de la clôture, s’il y avait de l’eau dans le lit du torrent, si les platanes de la grande place avaient déjà déployé leur toit au-dessus de nous, et je dis oui à tout. Oui, le blé et le maïs sont hauts, oui, le coquelicot est en fleurs, et comment, si tu voyais ça, oui le torrent coule et oui, nous sommes assises sur la grande place, sous un toit de feuilles. Je ne dis pas, mais ça n’est pas comme autrefois, parce que rien n’est comme autrefois, parce que tout a été bouleversé et déplacé. Nous marchons à travers Kirchblüt, et tout est différent, nous l’avons perdu comme nous perdons les lieux de notre enfance, pour la première fois, quand nous ne sommes plus des petits enfants, et plus tard, encore une fois, quand nous revenons en tant qu’adultes et nous étonnons de l’aspect qu’ils avaient réellement. »

voisinsvoisines2015Livre reçu en Service de Presse. — Les jours clairs, roman de Zsuzsa Bank traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Editions Piranha, Janvier 2015 —

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5 réflexions sur “Les jours clairs – Zsuzsa Bank

    1. Idem. Une littérature que je connais très peu. Apparemment, Zsuzsa Bank est très connue en Allemagne, son premier roman Le nageur a été primé. Une jolie découverte!

  1. Les jours doux de l’enfance, c’est merveilleux. Quand ils s’assombrissent, ce n’est que la vie qui poursuit son cours… Un roman touchant, il me semble. Un livre que j’aurais aimé lire 😉
    Je t’embrasse

    1. Oui, ce roman est beau et j’ai aimé suivre l’évolution du regard de Seri, la narratrice à mesure qu’elle grandit. On perçoit vraiment le glissement vers la vérité. Bises.

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