Elle s’appelait Tomoji – Jirô Taniguchi et Miwako Ogihara

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Nous sommes en 1925 au Japon, non loin du Mont Fuji. Comme chaque jour, Tomoji, treize ans, foule ce sol avec bonheur, elle traverse les champs, embrassant avec les yeux le paysage qui s’offre à elle. Cette nature, sa richesse, sa beauté, les montagnes qui se dressent alentours, tout l’émerveille. Un sentiment de plénitude semble envahir la jeune fille… Ce jour-là, une autre personne admire le même tableau. Il a quelques années de plus que Tomoji, il se nomme Fumiaki. Sans le savoir, ils regardent tous deux dans la même direction… Le jeune homme immortalisera d’ailleurs ce moment en prenant une photographie. Puis chacun poursuit son chemin, sans se croiser. Leur route sera longue avant de se voir enfin, se découvrir, s’aimer. Une route semée d’embûches et d’instants joyeux.

En dessinant le portrait de Tomoji, Jirô Taniguchi esquisse celui d’un monde rural et d’une époque (les années 1920-1930) ; la rudesse, le labeur, le respect, la bienséance, la pudeur, la délicatesse. Il évoque avec sensibilité l’enfance, l’adolescence et l’éveil du coeur de son personnage. Un personnage qui n’est pas le fruit de son imagination. En effet, Tomoji Uchida est une figure du Japon, créatrice d’un temple célébré aujourd’hui. Temple que sa femme et lui fréquentent depuis des années. À travers ce livre, il rend hommage à cette femme, lui donnant vie à nouveau. Une vie qu’il crée selon son inspiration en regard de l’époque traversée, des événements, des mentalités. Le cheminement d’une petite fille devenue femme avec ses joies et ses pertes, ses choix et ses renoncements. L’existence de Tomoji s’écoule tour à tour paisiblement comme un ruisseau et bruyamment tel un torrent. Sa personnalité se forge avec le temps, les souffrances, les abandons, les séparations, le hasard, les rencontres. Taniguchi modèle délicatement celle qui choisira le chemin de la spiritualité.

Un vent romanesque souffle sur ce livre plutôt intimiste. Pas d’action – on pourrait lui reprocher cela mais c’est un parti pris, l’auteur l’explique très bien dans l’entretien qui clôt le livre –. Pas de surprise non plus, la fin est annoncée dès le début. C’est beau, humble et délicat.

 

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Un entretien avec Jirô Taniguchi clôt l’album, voici quelques morceaux choisis :

« Me lancer dans un travail hagiographique ne m’intéressait pas, rester dans les contraintes d’une biographie stricte non plus. J’avais déjà pu me faire une idée sommaire de l’itinéraire de cette femme en lisant les précédentes publications que le temple lui avait consacrées, et qui m’est clairement apparu, c’est qu’on ne peut pas faire un manga solide à partir de simples faits hagiographiques. Tous les épisodes d’une vie humaine, même intense et passionnée, ne sont pas forcément accrocheurs. Une enfance, par exemple, est une enfance, ce n’est pas intéressant en soi. Pour composer une histoire qui fonctionne, il est indispensable d’avoir recours à de la fiction. (…). Du coup, j’ai presque entièrement gommé ce qui concerne le temple et sa création – cela n’est mentionné que rapidement à la toute dernière page de l’histoire – pour me concentrer sur la partie de l’existence de Tomoji qui est antérieure à cet événement. L’angle que j’ai choisi de privilégier, si vous voulez, c’est le parcours de vie qui a façonné la personnalité de Tomoji, et qui l’a finalement conduite à choisi la voie de la spiritualité. »

« Pour qu’un personnage puisse réellement exister dans une histoire, il est capital qu’il soit crédible, qu’il soit juste. S’agissant de Tomoji, j’y tenais d’autant plus que ce genre de personnage et d’histoire de femme est un peu un archétype, une figure universelle pour nous Japonais. Il existe une multitude de parcours et de vies féminines similiares au Japon, en tout cas à cette époque. Nous étions alors un pays pauvre, et les destins de ce genre – des vies frugales et très simples, souvent semées d’embûches – abondaient. C’était la vie ordinaire des gens de cette période. »

« C’est le récit d’une rencontre entre deux personnes qui voient les mêmes choses, traversent les mêmes événements, et finissent par se rapprocher. À mes yeux, c’est assez romantique. Ne serait-ce que parce que leur histoire d’amour est menée de manière délicate et peu explicite – comme le voulait alors la bienséance : quelques échanges de lettres, un petit voyage en voiture… C’est très ténu, mais pour l’époque, c’était l’expression d’un amour assez fort. »

Autres livres lus de Jirô Taniguchi : Quartier lointain, Terre de rêves

Livre reçu en Service de Presse.

Elle s’appelait Tomoji, manga de Jirô Taniguchi, scénario de Miwako Ogihara rue de Sèvres, Janvier 2015 —

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19 réflexions sur “Elle s’appelait Tomoji – Jirô Taniguchi et Miwako Ogihara

    1. Disons qu’il n’y a pas d’action, pas de suspense. Il a tout misé sur le romanesque, le cours d’une vie, ordinaire comme tant d’autres… j’ai apprécié cela justement.

    1. Je ne suis pas certaine qu’il raconte la véritable vie de cette femme, je crois qu’il en invente une bonne partie mais ce qui est sûr c’est qu’il dépeint une époque, le milieu paysan, et le « parcours de vie » d’une femme d’une génération.

  1. Je ne lis pas de mangas, le sens me contrarie mais vu les images, je ne suis pas sûre que c’en soit un…. Ayant lu pas mal de littérature japonaise de cette époque, (et antérieure) c’est tout à fait vrai ce qu’il dit ! 😉

    1. Tu as tout à fait raison, on ne peut pas vraiment qualifier cet ouvrage de manga, le sens de la lecture est le nôtre… BD serait plus juste. Oui, je pense que Taniguchi retranscrit bien une époque, une génération.

  2. Un nouveau Taniguchi, tu penses bien que je l’avais déjà repéré ;0) Il me tente un peu moins que les autres (les avis sont un peu partagés) mais je lui donnerais probablement quand même sa chance :0) Je rajoute ton billet avec celui de Bladelor, bises

    1. Oui, les avis sont mitigés… et je comprends ces avis, ce livre-ci sonne différemment de ce qu’il avait l’habitude de faire mais j’ai aimé, il y a beaucoup de sensibilité. J’ai aimé qu’il raconte la vie ordinaire d’une femme.

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