Dépendance Day – Caroline Vié

P1020098

L’arrière-grand-père de la narratrice, un homme instruit, impétueux, athée et anarchiste avait affublé son unique fille d’un prénom tout à fait extravagant pour l’époque, puisqu’il l’appela Lachésis. Dans la mythologie grecque, Lachésis est l’une des trois Parques, divinités maîtresses de la destinée des hommes. Ces trois soeurs sont fileuses, elles mesurent l’existence de chaque être humain : l’une fabrique et tient le fil, une autre le déroule et le place sur le fuseau, quant à la dernière elle le coupe. Naturellement, Lachésis prénomma sa fille Clotho, continuant ainsi « la lignée » instituée par son père. À son tour, Clotho donna à son enfant, la narratrice, le doux prénom de Morta, qui ne pourra s’empêcher d’appeler sa propre fille Nona (équivalent romain de Lachésis). D’emblée, nous rentrons dans une tragédie. Sauf qu’ici, les femmes n’auront aucun choix sur leur destin implacable. Elles le subiront. Car l’une après l’autre, un fléau dérobe l’essence de leur propre existence, la mémoire…

C’est ainsi que Lachésis, la grand-mère et Clotho, la mère de Morta sont fauchées par Alzheimer. Morta raconte les effets de la maladie, la déchéance, les instants grotesques, la folie, les médecins, les maisons de retraite, le regard des uns et des autres, la « malédiction » qui pèse tant sur ses épaules. Elle fait le portrait de sa famille, des bourgeois quelque peu excentriques, une mère qui rêvait de devenir danseuse étoile au Bolchoï et qui finalement sera professeure d’espagnol, un père charmeur auprès de la gente féminine, communiste convaincu, décrit crûment parfois la réalité d’une maladie insidieuse et envahissante…

Mais Morta parle d’elle surtout, de la vie qu’elle s’est faite avec cette épée de Damoclès suspendue au-dessus d’elle. Une vie très « raisonnable », un mari qu’elle aime, une fille qu’elle adore, un métier qui la passionnne (elle est auteure de polar). Persuadée de sombrer un jour ou l’autre dans l’oubli et la folie, elle tente de tracer sa route malgré la fatalité. Le regard qu’elle pose sur sa grand-mère puis sa mère est tour à tour tendre, triste, désoeuvré, indigné. Seulement, le destin auquel elle se sera préparée sa vie durant ne se passera pas tout à fait comme elle l’avait envisagée…

Un roman dont je suis sortie très émue. L’auteure utilise l’ironie, l’humour noir pour ôter tout pathos. Etonnamment donc, ce livre n’est pas sombre. La lumière est d’ailleurs présente d’un bout à l’autre de l’histoire. Rires, larmes et fantaisies se cotoient. Et beaucoup d’amour aussi.

« Pendant qu’on vivait sans se préoccuper de rien, en se souciant de tout, la porte du possible s’est doucement refermée sans même grincer pour nous en informer. Ne demeure plus alors que la régression dans l’espoir de mettre le pied dans l’embrasure, d’ouvrir de nouveau la boîte à délices. La mère danse dans sa tête. Elle chie dans sa culotte. J’aimerais croire que sa réalité porte des chaussons de pointes et non des couches souillées. Je parviens parfois à me convaincre que Maman a réussi dans le monde parallèle de son esprit à devenir une étoile du Bolchoï sous une pluie de fleurs et de vivats. « Il y a des chemins qu’on doit emprunter seule, ma petite fille », me dit-elle soudain tout bas. »

« Vient l’heure de se mettre en route. Maman est contente de sortir, heureuse d’arriver, de découvrir sa chambre individuelle-tout-confort-où-elle-sera-tranquille. Celle où elle devrait mourir sans son mari et sans son chat. C’est moi qui suis sur le point de tomber raide d’asphyxie. Je range le linge marqué comme pour une colo, les photos et les objets. Caressant chaque chose comme pour lisser un réalité rugueuse. Je ne pleure pas. Je flatte les choses parce que je suis incapable de serrer ma mère dans mes bras. Je me répète que je n’avais pas le choix. C’est ce que se disent tous les traîtres du monde. Soudain, je prends la fuite. Lâchement. Je me précipite dans l’escalier de service et ne me réveille que devant chez moi. Dans mon dos, j’ai entendu Clotho crier mon prénom, dont elle se souvenait pour la première fois depuis des mois. »

« La mère aime sa fille. La fille aime sa mère. L’amertume se dilue dans le temps pour laisser place à un bel amour. (…) Nous gâtons la Petite sans la rendre imbuvable, lui apprenant à dire « bonjour » et « merci ». Je glisse souvent mon nez dans les plis de son petit cou. Je voudrais que le temps s’arrête sur ces instants-là qui ne peuvent durer, qui ne dureront pas. Ce amour est le seul où l’on doit apprendre à son objet à se détacher de vous, à s’affranchir, à vous quitter. Je fais mon devoir sans faiblir. Mon cadeau le plus précieux à ma fille sera de lui léguer l’indépendance dont ma propre maman m’a fait présent. C’est en animal que je la pousse tout doucement hors du nid, de la tanière, de la maison. En lui apprenant à voler de ses propres ailes avant de tomber moi-même en piqué dans la folie. »

 Livre reçu en Service de Presse.

Dépendance Day, roman de Caroline Vié, Éditions JC Lattès, Février 2015 —

Publicités

17 réflexions sur “Dépendance Day – Caroline Vié

  1. Ton billet est formidable, comme d’habitude, le sujet fait peur (moi il me terrorise) mais ce livre a l’air de le traiter de manière originale ! J’aime beaucoup la couverture…

  2. J’ai lu le premier roman de Caroline Vié dans le cadre du Prix Première, il y a deux ans et je n’avais pas du tout été convaincue !! Alors je crains d’être déçue (et la couverture ne m’attire pas non plus)…

    1. Un sujet qui a d’ailleurs beaucoup traité ces dernières années dans la littérature, au cinéma, au théâtre… un sujet angoissant. J’ai beaucoup aimé l’approche de l’auteure.

  3. Bonjour Nadael
    Je ne suis pas encore prête à lire ce livre, les extraits cités dans ton billet m’ayant mis les larmes aux yeux. Ceci dit, les extraits sont magnifiques. Mais si chaque paragraphe me met dans cet état, je ne survivrai pas à la lecture complète. Je le note pour plus tard, bien plus tard…quand mes oisillons auront quittés le nid et que j’attendrai la folie.

    1. C’est vrai qu’on n’en entend pas beaucoup parlé sur la blogosphère et c’est bien dommage. Ce livre mérite qu’on s’y attarde. Un roman émouvant et juste.

  4. Je viens de finir le livre. Tellement juste sur la réalité de cette maladie, et toujours cette interrogation lancinante : l’hérédité ??? J’ai accompagné mes parents, ma mère avait la maladie d’Alzheimer. Ma grand mère était folle, ai-je entendu. Demain je ne veux pas que mes enfants me voient malade et m’accompagnent. Mais quel humour, quelle sensibilité, quelle écriture pour raconter, mettre des mots sur des vies. Ce livre m’a fait du bien. Merci

    1. J’ai gardé un très bon souvenir de lecture de ce livre. Je ne suis pas touchée dans ma famille par cette maladie – pour l’instant – je la connais donc très mal. Mais j’ai eu le sentiment, en lisant ce livre, qu’il était juste. Ravie qu’il vous ait plu.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s