L’homme incertain – Stéphanie Chaillou

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L’homme est âgé aujourd’hui. Le plus gros de sa vie est derrière lui mais il n’est pas tranquille pour autant. Ses enfants l’interrogent, veulent savoir, souhaitent comprendre… la cassure. Celle qui l’a tant affaibli. Alors, l’homme se retourne sur son passé, se remémore la période la plus terrible de son existence, celle où tout a basculé. En quête d’un sens, d’une vérité. Entre pudeur et honte, entre chagrin et incertitude, il se raconte, il se dévoile enfin, pour ses enfants.

L’homme avait des rêves simples, humbles. Comme ses parents, il voulait être paysan. Avoir une ferme, des champs tout autour, une femme à ses côtés, des rires d’enfants. Il eut tout cela… jusqu’au jour où son exploitation agricole fit faillite, en 1977. Et là, c’est la dégringolade. L’endettement. La déchéance. Le rêve d’une vie qui s’envole, le bonheur avec. Les petits boulots qui s’enchainent. Les enfants qu’on préserve. La précarité qui s’installe, insidieuse. Les sous qu’il faut compter. Le regard des gens. Une souffrance qui grandit à l’intérieur. Un constat d’échec. Une impuissance…

L’homme vieillissant, poussé par sa progéniture, trouve à présent les mots pour dire son ressenti, ses émotions d’alors, le chemin qu’il a parcouru et trouve une issue à tout cela. Sa conscience s’éveille au fur et à mesure de son monologue, et le lecteur l’accompagne, souffre avec lui, retient son souffle, écoute le choeur – le coeur – de ses enfants qui d’une seule voix chante les souvenirs anciens faits d’odeurs et de couleurs, de courses échevelées, de ruisseaux, d’éclosions, d’oiseaux, de lapins, de crêpes, de vaches, de chèvres, de vent, de vagues, de jeux, de cris, de baignades, de balades à vélo, de printemps, d’étés, d’automnes, d’hivers, d’une maison, d’une cour, d’un chien… et surtout d’un père et d’une mère. Des petits bouts d’une enfance heureuse. Un choeur qui résonne, des coeurs qui battent sur les mots d’un père, d’un homme qui émerge doucement du désarroi dans lequel il s’était enfoncé.

Un texte fort, une écriture poétique, très orale, presque mélodique. Un homme qui nous ressemble, avec ses failles, ses doutes, ses peurs. Une histoire intime à la portée universelle sur l’existence, ses choix, sa réussite, la condition humaine. Un roman profondément humain, justement. Un roman bouleversant qui remue et émeut. Un coup de coeur, forcément.

« Je ne sais pas ce que les autres hommes pensent de leur vie. S’ils la regardent parfois et s’ils essaient d’en mesurer quelques chose. La portée, la limite. Ce qu’ils ont réussi et ce qu’ils ont raté. S’ils essaient de savoir pourquoi c’est cette direction-là qu’elle a prise, leur vie. Celle-là et pas une autre. S’ils ont rêvé parfois de tout plaquer. Maison, femme, enfants. S’ils ont eu cette tentation-là, un jour, de tout abandonner. Repartir de zéro, faire comme si rien ne s’était passé. Je ne sais pas. Je n’ai jamais parlé de ça avec d’autres hommes. On ne parle pas de ces choses-là entre nous. »

« On enregistrait, sans le savoir on enregistrait, les sons, les odeurs, les cris, les mouettes, la mer, le lointain, on disait, demain, demain, on avait un père, une mère, on était petits, quelques centimètres, des kilos, un souffle. »

« Je ne sais pas ce que mes enfants ont perçu de ma vie. De quoi ils se sont rendus compte. S’ils ont senti, ressenti les mouvements qui m’agitaient. Qui agitaient ma femme aussi. Nos pleurs, nos détresses. Les limites de ce que nous touchions avec nos corps, nos esprits, nos larmes. Ce que nous touchions, que nous ne pouvions pas modifier, contre quoi nous butions. Cette expérience que nous faisions, que nous avons faite, de notre échec, nos rêves brisés, la fin des espérances, l’enfermement, la pauvreté. Non, je ne sais pas jusqu’où ils ont senti tout ça. Mais la pensée des mes enfants au coeur de cette vie que nous avons eu. Qui a été la mienne, celle de ma femme aussi. Cette pensée-là me terrifie. Elle me cloue.

« On vivait avec nos yeux, nos hanches, nos poumons. On changeait, on savait pas, le temps passait, on grandissait, il y avait nos corps qui poussaient, des êtres vivants. »

« On avait nos mains, on se les donnait, on se donnait nos mains sur la route, dans la cour, en attendant le car, on se donnait ce qu’on avait, nos mains, nos coeurs, nos billes en verre. »

« Quand je repense à tout ça, maintenant, je me dis que c’est très fragile quelqu’un. Une identité. Ça me frappe, cette fragilité. Cette puissance qui peut se briser d’un coup. Vous êtes là, en cours de vie, en devenir. Vous êtes là, avec les promesses que vous contenez, vos rêves, vos envies. Puis un jour, pour vous, c’est fini. Un jour toutes les promesses que vous vous conteniez ont disparu. Vous ne contenez plus rien, plus aucune promesse. Un jour, vous n’avez rien réalisé. C’est ça qui se passe pour vous. Ça, que vous devenez. Quelqu’un qui n’a rien réalisé, rien fait. »

« On avait un père, une mère, des ours en peluche, des petits ruisseaux, on avait des larmes, des prières, la route jusqu’au calvaire, on avait des champs, des bêtes, les matins frais, ça existait. »

coeur

 Livre reçu en Service de Presse.

L’homme incertain, premier roman de Stéphanie Chaillou, Alma Editeur, Janvier 2015 —

13 commentaires sur “L’homme incertain – Stéphanie Chaillou

  1. Waouh quel billet ! Magnifique ! On sent que ce livre t’a touchée. Je m’empresse de le noter. On ne parle pas souvent de la misère « paysanne » et pourtant elle existe aussi..
    J’aime beaucoup cette maison d’éditions, (ne serait-ce que pour Marcus Malte 😉 )…

    1. Une histoire touchante, un homme émouvant, une écriture poétique, une construction narrative maîtrisée, bref un grand roman et une grande auteure que je découvre.

  2. Quel beau billet Nadael !
    « Un roman bouleversant qui remue et émeut ». Rien qu’à te lire, j’ai été bouleversée et émue. Tu as su transmettre tes émotions pour nous parler avec douceur de cet homme, avec ses failles et ses doutes. Un homme qui a eu le courage de regarder derrière. Que c’est beau… Bravo et bises

    1. Ce roman bouleverse forcément, on a de l’empathie pour cet homme, on est en colère avec lui, on le comprend, à aucun moment on ne le juge, il raconte sa vie avec ses tripes… et le chant des enfants qui l’accompagne dans ses questionnements est tout bonnement sublime et plein d’amour. Bises.

  3. Merci d’avoir attiré mon attention sur ce livre Nadael. Tout m’attire ; ta façon d’en parler et les mots de l’auteur, c’est superbe ! Je rajoute ton billet dans vos plus tentateurs et le note (et le surligne ;0) dans ma LAL
    Bises et bonne soirée

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