Scipion – Pablo Casacuberta

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 C’est en regardant la télévision qu’Anibal apprend la mort de son père, un éminent professeur d’histoire antique. Voilà des années qu’il s’est retiré de la vie familiale, écrasé par le poids de ce père célébré par les foules. Anibal a pourtant suivi ses traces en enseignant lui-même l’histoire, mais ne s’est jamais senti digne de ce prénom choisi par son paternel. Un prénom lourd à porter, tellement chargé de sens. Aujourd’hui, à trente-huit ans, il se sent terriblement diminué. Viré de l’université, alcoolique, laissé par la femme qu’il aimait, paranoïaque, sa vie est un ratage complet. Il vit dans une pension et partage sa modeste chambre avec un vieil homme qui n’a plus toute sa tête. Sa soeur a assisté aux obsèques, a eu sa part d’héritage, pas lui.

Deux ans se sont écoulés depuis le décès. Anibal est appelé à se rendre dans la maison familiale. Le voilà arpentant la vieille bâtisse dans laquelle il a grandi. L’agente immobilière lui parle d’un leg qui l’attend ; trois boites renfermant pêle-mêle des journaux intimes, des radiographies, le déguisement d’étrusque que le professeur lui avait offert enfant, et des ouvrages d’histoire écrits par son père dont le fameux En lisant Gibbon…

La découverte de ces boites – de Pandore – , va entraîner l’homme dans une spirale d’aventures, une sorte de quête initiatique. Vont se succéder des rencontres pittoresques, des révélations, des manipulations, le doux visage de la femme aimée, les grimaces du mensonge…

Anibal, tel un guerrier, va passer les épreuves les unes après les autres, cogitant sans cesse sur sa condition, ses racines, son héritage. Il va falloir que la nature se manifeste pour éclairer son esprit : il va en effet se retrouver emporter par le courant violent d’une crue. L’eau, purificatrice va faire place nette. Elle va nettoyer ce chemin encombré d’obstacles et va l’amener vers la compréhension, la vérité.

Un roman brillant sur la filiation, l’hérédité, l’origine. Un roman très littéraire parsemé de références classiques. Une écriture sur le fil, oscillant entre le tragique et le comique. Un personnage fascinant qui perd de sa superbe et un autre qui s’élève en cheminant intérieurement. Assurément, un auteur à suivre.

« J’avais toujours senti que maudire mon père était une prérogative dont j’avais l’exclusivité, un droit dont personne ne pouvait me priver, car il faisait partie de mon être le plus intime. J’avais souvent dû supporter les conséquences de mon rejet dans la plus extrême solitude, entouré de foules qui suivaient partout le professeur et qui l’adoraient. Et même si j’avais imaginé que son impeccable image publique se ternirait un jour, jamais je ne lui avais souhaité le ridicule ou la honte. J’aurais préféré que mon père se rende compte de l’absurdité de son comportement sans avoir besoin que la vie le traîne dans la boue. En vérité, je souffrais quand quelqu’un se moquait de lui, sûrement parce que je savais qu’une part de cette moquerie me concernait, puisque je partageais certains de ses pires attributs, mais dans le fond j’étais aussi mal à l’aise d’assister à ces moqueries pour une raison plus obscure, parce qu’en réalité la critique méprisante était une espèce de territoire, de refuge qui m’était réservé, et que je ne voulais céder à personne. »

« Car de cette demi-minute passée sous l’eau, me restait surtout l’image de ma mère, mais aussi la sensation corporelle de sa présence. Ce visage gigantesque, brillant devant mes yeux comme une visitation angélique, m’avait fait revivre cette proximité que j’avais sentie dans tant et tant de nuits froides, lorsque maman venait me border dans mon lit et caresser mes joues, en partageant avec moi la chaleur de son haleine comme une sorte d’élan vital. Et j’emploie cette expression sans aucune exagération, car pendant ces moments-là j’avais l’impression de pouvoir inhaler exactement la bouffée qu’elle venait d’inspirer et que cet air, ainsi enrichi, me protégerait pour traverser les longues incertitudes de la nuit. La sensation d’avoir un nez, et qu’il soit si près du sien, la sensation d’avoir une poitrine étroite et nouvelle, comme d’un pigeon, qu’elle emmitouflait avec soin, comme si c’était la sienne, ou même plus, comme si elle logeait dans un coin de cette minuscule cage d’os, toutes ces réminescences de la petite enfance – cette époque où avoir une mère représentait une puissance évidente, inaliénable et éternelle – avaient été réactivées d’un coup et palpitaient aux tempes, aux oreilles et au nez, comme disant : « Anibal est toujours là, caché : cherchez-le ». »

Livre reçu en Service de Presse.

Scipion, roman de Pablo Casacuberta, traduit de l’espagnol (Uruguay) par François Gaudry, Editions Métailié, Janvier 2015 —

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8 réflexions sur “Scipion – Pablo Casacuberta

  1. Cet auteur est vraiment une découverte fascinante pour nous et nous comptons bien le suivre au long terme! Merci pour ce bel article!

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