Le Complexe d’Eden Bellwether – Benjamin Wood

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Un soir, alors qu’il rentre en vélo de Cedarbrook, la maison de retraite dans laquelle il est aide-soignant, Oscar est attiré par le son envoutant d’un orgue. La musique qui s’échappe de la Chapelle de King’s Collège résonne en lui d’une incroyable manière. Elle semble l’appeler. Le voilà à Cambridge, déjà étranger sur ce territoire arpenté par les étudiants issus de familles aisés, sur le point d’entrer dans une église, malgré son athéisme. Oscar n’en revient pas lui-même. Cette musique l’aurait-elle ensorcelé ? Une fois la porte poussée, le jeune homme est ferré. Il ne le sait pas encore mais il est désormais sous l’emprise de l’organiste, un certain Eden Bellwether, musicien amateur talentueux. Dans la foule, Oscar fait la connaissance d’Iris – la soeur d’Eden – elle-même violoncelliste. L’attraction amoureuse entre eux deux est immédiate.

Très vite, Oscar va pénétrer dans l’univers d’Eden et Iris, de leurs parents et de leurs amis Yin, Jane et Marcus, des jeunes gens érudits, tous promis à un bel avenir professionnel. Un univers à l’opposé de celui d’Oscar, qui a grandi dans une famille modeste à l’ambition restreinte. Et contrairement à ce cercle d’amis, lui s’assume déjà. Son salaire n’est pas mirobolant mais il est libre. La tête sur les épaules, sincère, bienveillant, sain, l’esprit ouvert et curieux, Oscar s’intègre pourtant aisément à l’entourage d’Eden. Ce dernier est arriviste, nombriliste, hautain, persuadé d’avoir un don de guérisseur. Sa soeur, pressentant un danger, compte sur Oscar pour observer les agissements de son frère, le soupçonnant d’être atteint d’une maladie psychiatrique. Génie magnifique à l’orgueil démesuré, pervers manipulateur, grand orgueilleux, virtuose diabolique, Eden est un personnage étrange, froid et détestable. Et pourtant si fascinant que même Oscar se fait enrôler.

À Cedarbrook, Oscar s’est lié d’amitié avec un patient, Monsieur Paulsen, qui fut autrefois un professeur émérite à l’université de Cambridge. Par son intermédiaire, le jeune homme fait la connaissance du professeur Crest, un vieux scientifique qui étudiait les maladies psychiatriques. Il lui parle évidemment d’Eden…

Une tension palpable court tout au long du roman. Dès les premières lignes, on connait la fin, on sait qu’il y aura un drame. Un long flashback, à la manière d’un puzzle, reconstitue l’histoire. On assiste impuissant à la chute d’un personnage et par répercussion à celle de ceux qui l’entourent. Un premier roman réussi qui parle avec brio d’amitié et d’amour, d’emprise psychologique et de manipulation, de séduction et de folie, de surnaturel et de rationnalité, et surtout d’espoir, « Le fol espoir », cette attente bien souvent vaine qui vous maintient dans une sorte d’état second, un joli mirage… qui ne dure qu’un temps.

« Tout commença par le Tic-Tac du métronome qui, tel un jouet mécanique, égrenait un rythme régulier. Eden retroussa les manches de sa chemise, les yeux fermés, écoutant la délicate pulsation pendant plusieurs mesures, puis il s’assit à l’orgue et joua d’abord une salve de notes, sur un rythme lent mais complexe. Les sons se superposaient, la main droite ouvrant la voie avec une mélodie légère et fleurie, la main gauche déposant dans son sillage de gros blocs d’accords. Pourtant, bien que la musique soit languissante, elle n’était pas vraiment douce. Elle était sous-tendue par une énergie électrique qui augmentait à chaque mouvement des doigts d’Eden. Oscar maintenait la caméra braquée sur le visage de Crest en s’efforçant de ne pas trembler. Le vieil homme arborait une expression neutre, détendue, mais il offrait un bien étrange spectacle : un diapason entre les dents, un autre dans chaque main, et une croix de mousseline mouillée sur la tête. Plus de ricanement, plus de sarcasme, ni aucun des signes de dénigrement qu’il avait manifestés auparavant. En fait, Oscar crut discerner quelque chose dans ses yeux grands ouverts : Crest était en train d’essayer. Essayer de ne pas s’attirer la poisse, essayer de laisser la partie rationnelle de son cerveau croire en l’infime possibilité que tout ceci puisse vraiment aboutir. 

Iris, Yin, Marcus et Jane suivaient chaque note, parcourant vivement les pages de leur partition. Ils s’étaient tous pris au jeu à présent, concentrés. Même Oscar se sentait impliqué. L’orgue exerçait sur lui un effet grisant, ensorcelant. Tout semblait revêtir une importance capitale, la façon dont il tenait la caméra, la position de ses pieds sur le sol, l’angle que formait son corps par rapport à la lumière, le moindre détail avait son importance.

C’est alors que les tuyaux de l’orgue firent brusquement éclater un rugissement formidable et discordant. La musique s’emballa. Le volume augmenta. Le timbre de l’instrument changea, de grinçant il devint retentissant. »

(…) Cette musique-là était pleine d’énergie, furieuse et contagieuse, fiévreuse et tranchante. Elle évoquait un jaillissement d’eau, un troupeau d’animaux affolés, un formidable tumulte, un océan qui se déchire, deux grandes armées marchant l’une vers l’autre. »

 

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Roman lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire 2014 organisés par PriceMinister.

Le Complexe d’Eden Bellwether, premier roman de Benjamin Wood, traduit par Renaud Morin, Editions Zulma, Août 2014 —

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