Niki de Saint Phalle « Il faut faire saigner la peinture » – Elisabeth Reynaud

P1010223

 « J’ai tiré sur des tableaux, parce que tirer me permettait d’exprimer mon agressivité. Un meurtre sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir. J’ai tiré pour parvenir à cet instant magique, cette extase. C’était un moment de vérité. Je tremblais de passion lorsque je tirais sur mes tableaux. »

Avant la lecture de cette biographie, je connaissais peu Niki de Saint Phalle hormis ses « nanas », ses sculptures démesurées de grosses femmes aux couleurs chatoyantes et aux facettes multiples, tour à tour grotesques, joueuses, tendres, joyeuses et cyniques. Malgré leur corpulence, la plupart d’entre elles paraissent légères – souvent en équilibre sur une jambe, un bras levé –, et terriblement libres. Voilà donc l’image que me renvoyait ses sculptures. J’imaginais donc l’artiste fantasque, enjouée, sensible, désinvolte et ironique.

Les mots d’Elisabeth Reynaud creusent au plus profond la véritable personnalité d’Agnès de Saint Phalle, qu’on appelait Niki. L’existence de cette dernière est si dense et passionnante qu’on entrevoit en elle un personnage de roman, une héroïne. De sa naissance dans une famille d’aristocrates à demi-ruinée mais fière et étouffante à sa rencontre avec son compagnon de vie devenu son époux, Jean Tinguely, avec lequel elle travaillera sur des sculptures monumentales – le célèbre jardin des Tarots en Toscane et la fontaine Stravinski, entre autres –, de l’effroyable fardeau qu’elle portera sa vie durant – l’inceste de son père à l’âge de sept ans – à la réalisation du film Daddy, sordide et contreversé, de ses relations libertines avec ses amants – hommes et femmes – à celle, distante, qu’elle entretient avec ses deux enfants, de ses fameuses séances de « tirs », performances dans lesquelles elle tire à la carabine sur des poches de peinture accrochées sur des tableaux – la matière éclate puis dégouline lentement tel le sang – à ses problèmes de santé qui entravent ses mouvements – les émanations de polyester la tuent à petit feu –, de ses dépressions chroniques à ses instants heureux où elle partage sa passion pour l’art avec les plus grands artistes contemporains, de ses failles à sa volonté farouche de vivre – survivre serait plus approprié –, de son génie artistique à son élégance – elle sera mannequin – de sa violence enfouie au jaillissement de ses émotions à travers son oeuvre, de sa singularité à sa sensibilité, de sa douceur à sa rage, de l’artiste à la féministe, de New-York à Paris en passant par l’Italie… Elisabeth Reynaud nous raconte un destin étonnant et émouvant, le portrait d’une femme ivre de liberté et d’amour pour son prochain. Une biographie passionnante, détaillée et écrite avec ardeur dans laquelle l’auteure n’enjolive rien, semble décrire l’univers de Niki de Saint Phalle en connaissance de cause, et n’hésite pas en filigrane à faire part de ses propres sentiments. Un seul regret ; le manque d’illustration. Il aurait été appréciable de contempler quelques oeuvres de cette grande artiste, sculptrice, plasticienne, peintre, réalisatrice et même auteure (Traces, Mon secret).

« À la maison elle ne cuisine pas, mais elle fabrique ses propres couleurs dans une pièce réservée à son travail. Les poudres de pigments volent en nuages autour d’elle avant d’être mixées avec l’huile et la térébentine dans un mortier. Le bleu devient parme, rose, lilas, violet. C’est une alchimie qui la ravit. Elle est la cliente assidue d’un marchand de peinture, rue Bréa, Lefebvre-Foinet, qui non seulement se prend d’affection pour cette jeune femme ravissante à qui il fait des ristournes, mais lui apprend que le Douanier Rousseau venait acheter ses couleurs dans son magasin. Niki ouvres des yeux émerveillés. Les peintures du Douanier l’influencent. Ces deux-là parlent la même langue. La vigueur de Picasso, les recherches de Matisse, l’ingéniosité de Dubuffet, la fraîcheur du Douanier Rousseau sont les premiers artistes qui la touchent en plein coeur. Ensuite viendront l’oeuvre hallucinante du Facteur Cheval, les jardins de Gaudi, en Espagne, et puis la peinture américaine. L’art est la grande fraternité de ceux qui vivent en esprit une quête incessante, sans but ni forme définis. Sauf à se matérialiser dans leurs oeuvres. »

« – Ainsi, vous êtes une de ces femmes d’écrivains qui peignent ?

La gifle est retentissante. En tout cas, c’est ainsi que Niki le prend. Un violent coup de poing qui la laisse groggy. L’interpellation se plante dans un coin secret d’elle-même, comme une flèche empoisonnée(…). »

« Tout est dit lorsque le visiteur se trouve nez à nez avec la Papesse. « C’est une grande prêtresse du pouvoir féminin, de l’intuition, nous dit Niki de Saint-Phalle. Cette intuition féminine qui est une des clés de la sagesse. Elle représente l’irrationnel inconscient. » L’eau, qui jaillit de sa bouche grande ouverte, dévale un long escalier évasé, recouvert de céramiques, et se jette dans un bassion aux rebords marquetés de faïences bleues. Le long des marches ondule un gigantesque serpent incrusté de carreaux bleus et blancs. Pas une ligne droite, pas d’angles droits, des courbes, des arrondis qui épurent ces figures de monstres de toute leur agressivité. Leur confèrent même une sorte de bonhomie. Le serpent, son emblème, et l’eau, élément féminin, accueillent dès l’entrée le spectateur. »

Affiche NIki de Saint Phalle

Niki de Saint Phalle en train de viser, photographie en noir et blanc rehaussée de couleur extraite du film Daddy, 1972. (détail) © Peter Whitehead

Plus d’infos sur la rétrospective de Niki de Saint Phalle au Grand Palais ici.

Livre reçu en Service de Presse.

Niki de Saint-Phalle « Il faut faire saigner la peinture », biographie écrite par Elisabeth Reynaud, Editions Ecriture, Septembre 2014 —

Publicités

10 réflexions sur “Niki de Saint Phalle « Il faut faire saigner la peinture » – Elisabeth Reynaud

  1. J’adore les œuvres de Niki de Saint Phalle : ces corps gigantesques, déformés et doux, jamais douloureux. Il y a de la vie chez elle et des couleurs à profusion. Je regrette que le livre ne comporte pas de photos de ces pièces maîtresse.

    1. C’est vraiment dommage oui qu’il n’y ait aucune photo… Comme toi j’aime beaucoup son travail, je ressens aussi cet aspect « vivant » qui se dégage de son oeuvre.

  2. Oui un destin très tourmenté et une extraordinaire créativité. Il y a des personnalités qui expriment leur souffrance dans leur œuvre, la joie, l’ivresse peut être possible mais non le bonheur.

    1. Son travail artistique lui a permis d’exorciser ses tourments, elle a pu y mettre toute sa colère, son agressivité enfoui, ses revendications aussi. Une artiste et une femme épatante.

  3. Quelle grande dame, une héroïne!
    Je ne sais pas pourquoi je pense à Botero, qui a vécu à la même époque qu’elle, sans doute à cause des « rondeurs » dans leurs œuvres, même si leur style est complètement différent. J’adore ce qu’elle fait et dire qu’à l’été 2013 j’ai manqué le jardin des Tarots de peu 😦
    J’ai l’impression de revoir le Parc Guëll à travers ce Jardin.
    Une artiste tourmentée, qui nous a partagé son génie… Très beau billet Nadael… Bises

    1. Oui elle a tout d’une héroïne de fiction, pourtant elle était bien réelle et a très bien mené sa barque artistique l’utilisant à bon escient comme exutoire. Arpenter le Jardin des Tarots doit être très émouvant, je me dis qu’on doit y sentir la présence de Niki… Bises.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s