La sauvage – Jenni Fagan

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Un écureuil. Anais se souvient d’un écureuil. Et de sa jupe maculée de sang. Le sien ? Celui de l’écureuil ? Ou bien celui de la femme flic, aujourd’hui dans le coma ? Ses souvenirs sont flous, embrumés, parasités par les substances toxiques qu’elle prend à longueur de journée. Selon les dires des flics, elle aurait tabassé la femme avec une fureur incommensurable…

Anais n’a que quinze ans et une vie déjà longue, faite de violence et de maltraitance. Quinze ans qu’elle est ballotée de familles d’accueil en centres pour mineurs en difficulté. Ses parents, elle ne sait pas grand chose d’eux, excepté que sa mère se droguait elle aussi. Seule Teresa, une prostituée trouvait grâce à ses yeux, sa maman de coeur. Mais elle est morte, assassinée. Et c’est Anais qui l’a dévouverte gisant dans la baignoire.

Souvent sous l’emprise de stupéfiants, la jeune fille fugue, erre, quitte la terre et s’envole sur le dos d’un gros chat vers Paris, l’endroit idéal pour elle. Un rêve qu’elle ressasse à l’envie : les rues de la capitale française, sa mère belle, élégante, portant foulard et lunettes qui lui sourit et lui lit des poèmes.

Suite à sa bagarre avec la femme flic, dans l’attente de preuves et d’un jugement, Anais est envoyée dans un centre, le bien nommé Panopticon. Le panoptique est un type d’architecture carcérale, un édifice muni d’une tour centrale permettant une vision totale de l’intérieur et de l’extérieur. Ce foyer pour délinquant ressemble fortement à une prison. Même si les portes des chambres sont ouvertes en permanence, ses habitants sont observés, surveillés, contrôlés jour et nuit. L’auteure décrit ce bâtiment comme une sorte de machine personnifiée, la métaphore d’un monstre qui broie tout sur son passage, visant ici clairement la société et la justice, qui au lieu de tendre la main aux adolescents paumés les punient. Quant aux éducateurs sociaux, ils ont l’air aussi perdu qu’eux.

Là-bas, Anais fait la connaissance d’Isla, Tash, Brian, Shortie, Dylan, des jeunes gens à la dérive comme elle, ils sont drogués, séropositifs, se prostituent, frappent, insultent, volent. Avec le temps ils se sont tous forgés une carapace, une armure qui les protège et les rend si durs, féroces et impitoyables avec les autres. Pourtant, ils ont des désirs, des envies, une sensibilité… mais personne pour les écouter vraiment.

Anais est de cette trempe-là : courageuse et forte, belle et rusée, effrontée et provocante, réfléchie voire manipulatrice, cultivée et perspicace… Et tellement sensible à ce qui l’entoure. Narratrice de son histoire, elle entraîne le lecteur dans son univers sombre et cruel. Il ne peut alors qu’éprouver de l’empathie. Elle lui livre ses pensées, ne mâche pas ses mots, n’a aucun tabou, montre sa vie telle qu’elle est avec des moment à la limite du soutenable et des instants suspendus où elle rêve. Mais vu qu’il n’y a pas d’autre point de vue que le sien, on peut s’interroger sur une éventuelle adaptation et dissimulation de la vérité.

Une lecture âpre sur un thème qui révolte forcément, portée par la voix d’une jeune femme pleine de rage, d’énergie et de clairvoyance. Et cette voix, c’est sûr, résonnera longtemps en moi.

« – On vous posera un bracelet électronique demain matin, Anais, au poste de police local. Et je vous impose un couvre-feu en attendant que les chefs d’accusation vous concernant soient révisés. Avez-vous quelque chose à dire ?

Ouais. Ouais, c’est sûr. C’est ça : voilà ce que vous ne savez pas – je donnerais ma vie pour quelqu’un que j’aime ; je massacrerais quiconque toucherait à un enfant ou embêterait une personne âgée. Il m’arrive de dealer, ou de casser des trucs, ou d’être impliquée dans une bagarre, mais je suis hyper honnête et vous ne comprendrez jamais ça. J’ai lu des livres que vous ne regarderez jamais, dansé sur de la musique que vous ne pourriez pas apprécié, et j’ai plus de classe, de cran et d’âme dans le petit doigt que vous n’en aurez jamais, jamais, dans toute votre misérable putain de vie. Je me demande si je devrais leur parler de l’écureuil ?

– Avez-vous quelque chose à dire, Anais ? Répète-t-elle.

Paris.

Va pour Paris.

Paris et ses rues pavées et une jolie maman qui porte un foulard sur la tête, des grosses lunettes de soleil à la Jackie Kennedy et qui conduit pieds nus sans ceinture. C’est une star du burlesque. Ou une neurochirurgienne. Elle me laisse boire du vin depuis que j’ai sept ans. Je ne suis jamais saoule. Seulement un peu grise. Elle me lit de la poésie et on fait des petits gâteaux.

– Nous savons que le Panopticon va bientôt disposer d’une aile fermée, dit-elle à Angus.

Peut-être un château. Peut-être un père qui travaille pour le gouvernement. Peut-être qu’il a une maîtresse mais sans doute pas, parce que la mère au foulard est si belle qu’il est fou amoureux d’elle, et ça tous les jours. 

La présidente me dévisage. Va te faire foutre, tête de conne. Ta décision est prise, et j’ai rien à dire. J’ai tellement rien à dire que je sens ma gorge rétrécir. Ça m’arrive parfois. Une fois quand j’avais quatre ans, j’ai arrêté de parler pendant six semaines. Ils ont dit que c’était un signe de protestation mais c’était pas ça. »

« Disparaître. Ça arrive quand tu clignes des yeux. Ça arrive au moment où tu notes le numéro d’immatriculation d’une voiture qui démarre. Ça arrive quand tu demandes ton fric et que le type fouille dans son manteau et là, tu le sens dans tes tripes, c’est pas du fric qu’il va sortir. »

 

ChallengeVoisinsVoisinesRoman écossais

Livre reçu en Service de Presse.

La sauvage, roman de Jenni Fagan, traduit par Céline Schwaller, Editions Métailié, Collection Suites, Septembre 2014 —

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