Ces instants-là – Herbjorg Wassmo

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On ne connaît pas son nom, ni les traits de son visage, on se dit que sûrement, l’auteure se cache derrière ce « Elle » qui raisonne à chaque page. Qu’elle nous livre ses instants à elle, vécus et assimilés. Qu’elle tisse sa propre histoire, son cheminement de fille, de mère, de femme et d’écrivaine. Qu’elle romance forcément quelquefois, par discrétion et pudeur, pour garder une distance et se préserver.

La narratrice déplie sa vie, pas à pas, image par image, à travers des phrases brèves, percutantes et rugueuses, souvent tronquées. Ne nous dit pas tout, laisse entrevoir. Ses mots, tout aussi durs, rapeux mais non dénués de poésie se fondent dans le paysage qui l’entoure, décor froid, rude mais majestueux. La Norvège.

Des morceaux de vie tantôt en noir et blanc, tantôt en couleur, qui se collent les uns aux autres dans un patchwork mêlant chagrin et joie, doute et surprise, réflexions et décisions, songes et quotidien. Des instants entrecoupés de chutes car elle tombe souvent, littéralement. Evanouissements. Le temps est alors suspendu.

D’adolescente à l’aube de ses cinquante ans, on parcourt le chemin qu’elle a pris, on sent les tensions, on comprend ses interrogations, ses efforts, ses difficultés ; un père qu’elle méprise, une petite soeur qu’elle adore, une mère présente mais insondable voire indifférente, sa rencontre avec celui qui sera le père de son fils, un fils qui sera élevé par sa grand-mère, le pensionnat, la distance avec ce fils qu’elle connaît à peine, son métier d’institutrice, son mariage, la naissance de sa fille, l’amour qui se perd, l’envie de prendre son envol, d’étudier à nouveau, et puis surtout le besoin d’écrire, s’évader, se mettre dans une bulle pour mettre en mots des histoires, ses premières publications, le statut de femme écrivain, l’ombre planante et bienveillante de Simone de Beauvoir,  ses relations avec les hommes…

Le cheminement d’une femme, ses chemins de traverse, les jalons qu’elle a posés un à un, l’acquisition de sa liberté. Un roman profondément émouvant.

« Elle est frappée par l’idée que les histoires ne se trouvent pas seulement dans les livres. Pendant que s’écrivent et se lisent les romans, tout le monde s’évertue à maintenir le secret de ses propres histoires. »

« Elle traque les couleurs avec une épuisette trouée. Les couleurs se transforment, deviennent mots qu’elle recueille dans une boîte Joika. Ils ressortent en lévitant par le couvercle à moitié ouvert. Se déchiquettent sur les bords dentelés par l’ouvre-boîte. Elle pose une main dessus pour les maintenir en place. Les mots. De la tristesse. Mots de l’inquiétude. Mots de l’odeur et de la saveur. Mais de la joie ? Non. Ces choses-là attendront. »

« Tandis qu’elle essaie de saisir le stylo, une branche de tremble au feuillage bruissant vient vers elle. C’est le premier bruit. Elle y suspend ses pensées et les voit prendre des couleurs alors qu’elle les relâche. L’arc-en-ciel y est au complet. Quand elle voit que le noir s’y trouve aussi, ses pieds deviennent tout chauds. »

« Les romans requièrent des nuits longues. C’est pourquoi elle lit de la poésie, essentiellement écrite par des femmes. Se dit que la clef de l’énigme réside dans ce que des gens ont déjà décrit. Mais à des moments volés, elle cherche à tâtons ce qui est à elle. Le carnet de notes. Tentatives impuissantes de protester contre celle qu’elle est en passe de devenir. »

« Puis ça vient. Il veut quitter la maison. C’est fini. Et de quoi vivra-t-elle alors ? S’enquiert-il. Une armée de sentiments petits et grands dégringolent de la bibliothèque devant elle. Ils explosent dans des couleurs et des formes dont on ne peut que rêver. Comme de regarder dans le kaléidoscope de son enfance en carton et vitrail. Mais elle n’arrive pas à distinguer les figures. Ne peut s’en servir. Elle tâte le chaos en se disant à elle-même que ceci, ce sentiment, elle pourra écrire dessus un jour. »

« Alternativement, elle lève les yeux de la feuille sur le rouleau et s’attarde sur un timbre qui n’entre pas dans son oreille. Mais dans son corps. Qui vibre. Une note singulière qui n’a rien à voir avec qu’elle écrit. Elle l’englobe tout entière, l’écriture, toute sa vie. Il lui apparaît qu’elle a été mise au monde pour transmettre cette note-là. Pour aspirer, transformer, embellir, rendre immonde un chagrin que, personnellement, elle est trop lâche pour assimiler. Mais dont elle exploite toute la valeur. Qu’elle malaxe encore et encore. Comme la farine et la pâte sur la planche à pétrir. »

Le billet de Bruit des pages

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Livres contre critiques

Ces instant-là, roman d’Herbjorg Wassmo, traduit par Céline Romand-Monnier, Gaïa, Septembre 2014 —

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20 réflexions sur “Ces instants-là – Herbjorg Wassmo

    1. C’est la première fois que je lis Herbjorg Wassmo, et je suis tombée sous le charme de son écriture, de sa pudeur, de sa sensibilité… j’en lirai d’autres, c’est sûr!

  1. Ton article m’a beaucoup touchée. Tu parles toujours des livres avec ton coeur, ton intelligence et ta sensibilité. Je vais vraiment lire celui-là car tu as su le rendre incontournable.

      1. Mon billet vient d’arriver 😉 et j’ai vraiment aimé ! J’ai relu ton billet du coup et je le trouve très juste. Bonne soirée à toi.

  2. Anis a raison, ta sensibilité fine et subtile nous donne des avis uniques ! J’aime les auteurs du Nord, la lenteur aussi qui est un moteur important, je le note, tu m’as donné très envie…

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