L’été des noyés – John Burnside

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Ce roman, c’est d’abord une atmosphère ; enveloppante, troublante, énigmatique et brumeuse, puis un lieu ; une île du nord de la Norvège, ses vastes prairies, sa mer ondulante et calme, sa forêt sombre, ses plages de galets, ses petites maisons aux couleurs chatoyantes, ses rares pêcheurs, une saison aussi ; l’été avec la lumière si particulière des pays nordiques, sa douceur, les fameuses nuits blanches où jour et nuit se confondent à l’image du ciel et de l’eau qui se reflètent et se mélangent l’un dans l’autre désorientant les hommes, leur sommeil et leurs rêves. Ce livre laisse également la part belle aux contes féériques et autres légendes populaires parcourues de trolls, quant aux personnages « réels », ils sont insaisissables, presque evanescents. Burnside, à travers une écriture onirique, place le lecteur dans une sorte de monde parallèle, navigant entre la réalité, l’imagination et le surnaturel.

Les yeux grand ouverts, Liv, une jeune femme de dix-huit ans, arpente cette île alors que coulent les heures. Elle vit ici depuis quelques années avec sa mère, une artiste peintre renommée qui du jour au lendemain a fui l’agitation de la ville pour travailler dans la sérénité et la solitude. Une mère toujours là – dans son atelier – et pourtant si lointaine, toute à son art. Son père, Liv ne le connaît pas. Et justement, cet été-là, une lettre arrive d’Angleterre. Des nouvelles de cet homme. Mais a-t-elle vraiment envie de savoir qui il est ? Le rencontrer bouleverserait-il son cheminement personnel ?

Avant même de recevoir cette missive, la jeune femme avançait dans la vie l’esprit confus. Sa scolarité finie, elle ne savait que faire après. À la recherche d’un sens à donner à son existence, d’une direction. Ce père ne semble pas lui avoir manqué. Plutôt solitaire et taiseuse, la seule personne qu’elle aime voir et écouter est son voisin, Kyrre, un passionnant conteur. Il lui parle de la Huldra, cette femme d’une grande beauté qui hante la forêt et le bord de mer pour séduire les hommes et leur faire risquer leur vie. Et cet été-là, de mystérieuses noyades d’hommes vont se succéder. Liv les connait tous. Elle croit savoir qui se cache derrière la Huldra : Maïa, une jeune femme de son âge.

Hallucinations, craintes, sensations d’être épiée, Liv va être aspirée dans une spirale infernale qui l’empêche de distinguer la réalité de l’imagination. Sa vision se trouble. Ses sens lui échappent. Son regard inconstant trahit ses doutes et ses appréhensions face à la vie d’adulte qui l’attend.

Un roman écrit par un poète, cela se sent : les métamorphoses de la nature, les mirages, la beauté et la noirceur des âmes, le lyrisme. Si l’auteur m’a embarquée dans son histoire, je dois avouer avoir ressenti une certaine frustration le livre terminé devant le manque d’explication. Il laisse en effet le lecteur face à sa propre imagination, volontairement j’imagine.

 » Je n’aime pas l’intrication. Moi, j’aime l’intact. Il y a trop de contact de par le monde. Trop d’intrication. C’est peut-être vrai que nous dépendons tous les uns des autres, que toute chose en ce monde dépend d’autre chose… mais nous dépendons aussi des espaces intermédiaires. Nous en avons besoin, car c’est dans les espaces que se trouve l’ordre. C’est la raison pour laquelle j’aime les cartes géographiques, parce qu’elles reconnaissent les intervalles entre une chose et une autre. Elles s’opposent silencieusement à ceux qui pensent que seuls importent les liens. Les gens qui tendent le bras en direction des autres, juste pour les toucher, quand bien même ils ne veulent pas qu’on les touche. »

« La journée était grise, mais il ne pleuvait pas, et je me rappelle avoir éprouvé cette sensation que j’aimais tant, certains après-midi d’été, quand le pays a l’air de se diviser en zones distinctes de jour et de nuit, un carré d’ombre noire ici, une lueur incertaine là, la quasi-ténèbre le long du mince ruisseau qui courait au bord du champ de Kyrre et se répandait sur la plage en contrebas, faible rai miroitant dans l’herbe, près du hangar à bateau, là où la prairie rencontrait les galets. C’est parfois ainsi, les jours où il n’y a pas de soleil, où le couvert nuageux est élevé et mince, alors le monde entier ressemble à l’une des peintures de Mère, ou au paysage d’un film des années 1950. On dirait que le pays n’arrive pas à décider s’il est en couleur ou en noir et blanc, et opte pour quelque chose qui n’est ni l’un ni l’autre. »

« Parce qu’il y a deux façons de regarder le monde, et deux manières de voir. La première est celle que nous apprenons depuis notre petite enfance, la façon de voir ce que nous sommes censés voir, la construction du consensus d’un monde en cherchant du regard, et en trouvant, ce qu’on nous a toujours dit que nous trouverions là. Mais il en existe une autre – et c’est celle que je recherche. La façon dont nous voyons lorsque nous sortons seuls dans le monde, comme un gamin qui s’en va dans les champs ou le long de la grève, dans un vieux conte. Lorsqu’il est chez lui, il voit ce qu’il est censé voir, mais dès qu’il quitte la sécurité de la ferme ou la salle de classe du village, tout change. Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel – et il commence à se rendre compte que, là, tout est susceptible d’être la huldra. Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. Le monde de la huldra – le vrai monde – , que la ferme et la classe du village travaillent si dur à dissimuler. »

 

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Et Hus Ved Kysten (La maison du pêcheur) d’Harald Sohlberg, 1907.

« C’était une huile de Harald Sohlberg, représentant une petite maison au bord de la mer, une hytte blanche isolée, entrevue au travers d’un bois de pins, aux fenêtres illuminées d’une douce lumière dorée, au toit presque noir, comme les arbres et les flots sombres, au-delà. Peint par n’importe qui d’autres, cette toile serait passée pour une scène nocturne, mais Sohlberg avait peint le ciel — un ciel qui semblait distant, loin au-delà de l’étendue noirâtre du détroit — d’un bleu pâle irréel, un bleu presque poudré, pareil au crépuscule de fin d’été, et la petite maison blanche, avec ses faibles lueurs dorées, semblait faire partie d’un plateau de théâtre, impermanente, provisoire et seulement temporairement habitée. « 

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Livre reçu en Service de Presse.

L’été des noyés, roman de John Burnside, Editions Métailié, Août 2014 —

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20 réflexions sur “L’été des noyés – John Burnside

  1. C’est vraiment un roman d’atmosphère, je suis d’accord. Par contre je n’ai pas été embarqué plus que cela, il m’a manqué un petit quelque chose.

    1. Je me souviens de ton billet sur ce roman et ta déception. En ce qui me concerne j’ai aimé avec une petite frustation à la fin quand même. J’aimerais lire ces précédents ouvrages… il semble que Scintillation ait beaucoup plu…à voir.

    1. Moi aussi, l’atmosphère nordique m’a tout de suite plu, la nature sauvage, la solitude, le silence… très envie de lire ses romans précédents pour retrouver son lyrisme.

    1. L’écriture est vraiment très belle. Peut-être que pour certains lecteurs, des scènes peuvent sembler ennuyeuses, il y a peu d’action… tout est dans la pensée, le ressenti…

  2. Burnside a un univers très personnel. J’ai aussi beaucoup aimé cette atmosphère mais j’avoue que mon esprit s’est un peu égaré encours de lecture. Pour revenir, certes, avec une bonne impression une fois le livre terminé.

    1. Je dirais même qu’il est lyrique, ce roman. La description de la nature et des âmes est magnifiquement écrit. Un auteur que j’aimerais beaucoup lire à nouveau.

  3. Il fait partie de ma sélection pour cette rentrée et je craquerais forcément… Déjà parce que j’aime les romans d’atmosphère et ensuite pour le nord et la Norvège ;0) Je rajoute ton billet dans vos billets les plus inspirants, bonne semaine

  4. Belle critique, merci ! Je suis en plein dedans et je ne sais pas pourquoi mais je trouve que parfois la littérature nordique à une douce poésie qui ressemble à certains auteurs japonais (…)
    En passant: je te conseillerai « Entre ciel et terre » de Jón Kalman Stefánsson; rarement eu si froid en lisant un livre.
    Et dans un genre plus léger, « Imaqa » de Flemming Jensen.

    1. Merci à toi. J’ai découvert l’auteur avec ce titre et j’ai beaucoup aimé l’atmosphère qui s’en dégageait. Lyrisme, fantastique et intime s’enchevêtrent magnifiquement. J’ai lu Entre ciel et terre, un sublime roman! En revanche, je ne connais pas Imaqa.

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