Blond cendré – Éric Paradisi

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Ce roman est un chant, une prière obsédante adressée à l’homme aimé. De l’au-delà descend une voix, celle de Flor. Elle lui dit tout son amour et lui raconte l’histoire de son grand-père Maurizio ; sa passion pour Alba, la route chaotique qu’il a dû emprunter, sa confrontation avec l’horreur, son frôlement avec la mort et sa paire de ciseaux qui l’a sauvé plus d’une fois.

Le récit de Flor débute dans les années quarante à Rome. L’Italie est entre les mains de Mussolini, l’armée allemande est en marche… Maurizio vit dans le guetto, il est juif. Issu d’une famille de coiffeurs, il a naturellement pris la suite. Fougueux et impétueux, il aime la vie. Son regard croise un jour celui d’Alba, une femme un peu plus âgée que lui. Fervente communiste, elle fait partie de la résistance, elle transmet des messages, bravant sans cesse la mort. Elle est belle, Alba. Une longue chevelure d’un blond cendré repose sur ses épaules.

Ces deux-là s’aiment et ne se quittent plus… Et puis c’est la rafle. Ils sont arrêtés chez elle, dans son appartement. Maurizio est déporté à Auschvitz. Quant à Alba, on ne sait pas ce qu’elle devient. Il découvre avec effroi le camp et ses cheminées qui crachent leur fumée grise. Dans sa tête, l’image d’Alba lui apparaît sans cesse, il revoit ses boucles blondes et son sourire. Cet amour si fort qu’il éprouve pour elle le porte, l’aide à tenir, à garder espoir. L’air se raréfie, mais il respire encore.

Flor aussi manque d’air, une fumée dense a envahi son appartement… un incendie… elle est sur son canapé, c’est l’asphyxie. Mais, son amour lui, il est encore là, l’oxygène continue d’entrer dans ses poumons. Il est vivant. Et de sa voix vibrante lui crie de vivre, de ne pas être triste, de continuer à regarder les fleurs pousser, tout n’est que vie autour de lui.

Maurizio survivra à la guerre. Grâce à ses ciseaux, il deviendra coiffeur et barbier pour les officiers. Puis on lui confiera une mission ; devant lui des corps empilés, des cheveux en cascades… trésor de guerre, commerce de la mort… Maurizio est effondré mais l’amour le transcende.

Fin des atrocités, le grand-père de Flor rentre d’abord chez lui et puis s’en va, part pour un ailleurs, pour débuter une nouvelle vie, pour tenter de chasser les images terribles qui le poursuivent. Il s’installe à Buenos Aires, en Argentine. Et toujours dans ses bagages, Alba. Sans elle, il n’aurait pas pu aller aussi loin. Elle est son guide, sa raison de vivre. Il deviendra un grand coiffeur, spécialiste des colorations, essentiellement des nuances de blond. Il rencontrera une femme, se convertira au catholicisme pour elle, aura des enfants…

Un roman poignant, dur mais jamais pathétique. Un roman de cendre et de flammes traversé par la douce fragrance du jasmin. Et par-dessus tout, un roman gorgé de vie mené par une écriture sensible et onirique. L’entrelacement de deux récits, deux histoires, deux époques, deux liens qui s’unissent pour nous dire l’amour, la mémoire, la transmission, l’héritage. Je termine par les mots de Jankélévitch, en épigraphe de ce livre « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel » Un coup de coeur, forcément.

« Elle s’amusait à saisir entre ses doigts l’extrémité des longueurs qui disparaissait sous les lames. Lorsqu’elle soufflait sur les fragments de cheveux agglutinés aux ciseaux, Maurizio riait des bouffées d’air lui chatouillant la nuque. Chaque dimanche, ils renouvelèrent ce rituel, quelques pointes de leurs cheveux pour suspendre la guerre. Et chaque dimanche avant toi, je les imaginais tous les deux, comme si moi aussi j’avais besoin de suspendre le sentiment de solitude qui m’assaillait. »

« Dis-moi que je n’en finis plus de dormir, dis-moi que demain tu seras adossé au balcon comme au premier jour. Il ne neigeait pas ce matin-là, le soleil crépitait dans nos yeux, je ne reposais pas sur le canapé. Nous étions tous les deux en train de converser avec les fleurs. Que nous murmuraient-elles ces fleurs ? Moi, je t’aurais tout donné, le moindre pétale, mes racines en entier, et le goût de la terre qu’il me faudra avaler. Car je suis comme ceux des fosses, comme tous ceux que l’histoire a ensevelis, l’histoire qui se rappelle à moi. À nous. L’histoire de nos corps qui refusent de se séparer. Ton empreinte d’homme fossilisé dans ma chair. Parce que je te garde en moi. À jamais. Tout est si vivant quand je t’aime. »

« «  À Auschwitz il n’y avait qu’une seule couleur, murmura-t-il, celle de la cendre. » Le peintre le considéra avec émotion, puis lui dit avec douceur : « Chaque homme a le droit à une couleur, celle de sa liberté, il existe une infinie de couleurs pour chacun d’entre nous. Un jour, tu trouveras la tienne… » »

« Tu sais maintenant que comme grand-père devant le corps d’Alba, tu n’auras pas le courage de me suivre. Tu sais qu’un sentiment plus fort que moi t’oblige désormais à vivre. C’est peut-être ça l’amour, quelque chose qui t’oblige à vivre. »

 

coeur

 

 

 

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Livre reçu en Service de Presse.

Blond cendré, roman d’Éric Paradisi, JCLattès, Août 2014 —

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11 réflexions sur “Blond cendré – Éric Paradisi

    1. Je peux comprendre que le thème ne te plaise/tente pas. L’écriture est très belle, et c’est avant tout des histoires d’amour et de vie. L’évocation des camps de concentration est exploité d’une façon intelligente les histoires d’amour ne sont pas mièvres.

  1. Je serais plutôt tentée mais ça me semble tout de même très sombre et déprimante… J’ai besoin de lire des choses plus joyeuses en ce moment… Mais ça fait plaisir de découvrir un titre dont personne n’a parlé ;0) Bises Nadael

  2. Tu commences en disant que ce roman est un chant. C’est magnifique… Tu termines sur une épitaphe de l’éphémère qui est touchante. Entre les deux, il y a deux histoires d’amour terriblement passionnées. Un amour qui « porte, qui aide à tenir, à garder l’espoir et qui guide ». Qui permet de respirer même quand l’air se raréfie. J’ai envie de ce roman. Absolument!

    1. J’ai beaucoup aimé ce roman, l’écriture, le thème, les personnages, la construction narrative, la poésie, l’Histoire… c’est émouvant et beau. Que dire de plus, sinon de le lire.

  3. Que de beauté dans ce roman …. Cette écriture douce et intime. Je suis véritable sous le charme . Je pense que les personnages vont me hanter longtemps .
    A lire et relire autant de fois que notre vie est dure!!!!

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