Un autre – Aiat Fayez

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Aiat Fayez (personnage autofictif de cette histoire) est docteur en philosophie. Lorsqu’il ne travaille pas, il regarde avec passion les matchs de tennis à la télévision… enfin il serait plus juste de dire que sa fascination se porte particulièrement sur une jeune femme russe de 25 ans, élancée, blonde, sexy à souhait, classée 26ème mondiale. Elle se nomme Anna.

Par chance, Aiat a l’opportunité de la rencontrer lors d’une soirée. L’homme est heureux mais quelque chose pourtant le contrarie : son visage dans le miroir, la couleur foncée de sa peau, ses cheveux noirs et ses yeux si sombres… Aiat est d’origine iranienne et n’assume absolument pas son apparence. Son aspect lui pose problème. Cela l’obsède. Epilation et fond de teint ne suffisent pas à gommer sa vraie nature… et voilà que l’idée jaillit : il va se teindre les cheveux en blond et poser des lentilles bleues sur ses yeux !

C’est ainsi transformé qu’il se rend à la réception, se faisant appeler Alain Fayer, ultime et essentiel changement pour rendre crédible sa nouvelle identité. Et le subterfuge va fonctionner à merveille ; Anna va lui tomber dans les bras.

Aiat n’est plus un étranger il est désormais un autre. Il est parvenu à se fondre dans le décor, dans la masse. Au grand étonnement du lecteur, Anna ne se rend compte de rien. La jeune femme est à l’opposé d’Aiat-Alain ; elle aime attirer les regards, volontiers capricieuse et égoïste, un brin raciste, lunatique, imprévisible… Aucunement gênée par son « étrangéité », mot emprunté à l’auteur : sportive de haut niveau à la notoriété grandissante, les frontières n’existent pas pour elle, elle se sent bien partout.

L’une veut briller et balance toute son énergie dans ses matchs alors que l’autre veut disparaître et est sans cesse dans l’introspection. Anna est expansive et lui tout en retenu. Aiat va-t-il s’engluer dans le mensonge et la dissimulation ou accepter enfin son statut d’immigré ? Où va le mener cette histoire d’amour ?

Un roman intéressant par son propos et son questionnement sur les difficultés d’intégration d’un immigré qui préfère perdre son identité afin de s’en créer une nouvelle, mais le manque de vraisemblance (surprenant que personne ne découvre le travestissement d’Aiat et incompréhensible que ces deux êtres si différents puissent s’aimer!) m’a dérangée, et le caractère d’Anna m’a fortement agacée. Au fil de la lecture, la froideur (probablement voulue par l’auteur), le cynisme et l’autodérision entraînent un sentiment de malaise pour le lecteur.

 

« Je décide de revenir à la couleur naturelle de mes cheveux pour ne pas avoir de problème à la frontière. Je préfère être à l’abri de tous les aléas, quitte à devoir prendre sur moi. J’applique le produit que j’ai acheté sur mes cheveux, j’attends une demi-heure, puis j’entre sous la douche. J’ouvre les robinets à fond. Je récupère tout ce que je voulais oublier sous la douche. L’eau me ramène à ce que je suis, qui est ce que mon visage montre. Elle rapporte mon identité, la filiation que je n’assume pas, le pays natal que je méprise, et la langue maternelle que je veux oublier. Elle rapporte à grands jets toute la malédiction à laquelle je rêve d’échapper un jour. Je sors de la douche : rien n’a changé. Je suis toujours blond. Je décide de rester comme ça ; je n’ai plus la force de changer. Je mets mes lentilles bleues et je m’habille. »

« J’inspecte mon corps ; je travaille sur la teinture de mes cheveux, de mes sourcils et de mes cils ; je nettoies mes lentilles bleues. Je suis en train de perdre les traits de mon étrangéité depuis que je suis avec Anna. Un à un tombent de mon être le manque de confiance en soi, l’incertitude, l’hésitation. Je n’évite plus les regards. Je vois les gens ; je prends le temps de les regarder dans les yeux. LE REGARD DE L’ETRANGER est toujours le regard que l’autre lui porte ; son regard est le regard que l’autre porte sur lui en tant qu’Autre. C’est pour cela que l’étranger n’a pas de regard propre. Il ne voit pas l’autre mais la façon dont cet autre le voit. C’est la raison pour laquelle les yeux de l’étranger se tournent vers lui-même dès qu’il aperçoit l’autre ; c’est la raison pour laquelle l’étranger a toujours un regard fuyant. Tout cela est en train de disparaître chez moi. Je le ressens. La manière dont j’organisais, consciemment ou inconsciemment, ma propre humiliation comme justification de mon étrangéité, de mon malheur pour le dire vite, a disparu. Je suis apaisé. Je me suis trouvé depuis que je suis devenu autre chose que ce que j’étais. »

« Je me sens bien à l’étranger. Je me sens bien lorsque je ne comprends pas la langue, lorsque je ne suis au courant de rien : cela facilite le bonheur. Ne pas avoir conscience, ne pas vouloir savoir, voilà peut-être la clé. La langue souille le bonheur. Dès qu’on connaît la langue de l’autre, dès qu’on comprend l’autre, on n’est plus tout à fait étranger. On est chez soi sans être chez soi. La condition d’étranger est écorchée. Et dès qu’elle est écorchée, elle devient ambiguë. L’étranger habite alors la frontière. »

 — Un autre, roman d’Aiat Fayez, Editions P.O.L, Février 2014 —

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8 réflexions sur “Un autre – Aiat Fayez

  1. Quand la fascination tourne à l’obsession? Au point de vouloir devenir un autre et de briller d’une fausse identité. Je me demande où l’amour peut mener avec un tel départ… Qu’est-ce que j’aimerais que tu me racontes, maintenant, la fin de l’histoire! (Mdr) Ça m’intrigue… Qui s’assemble de ressemble, les contraires s’attirent. Tout est donc possible. C’est drôle, parce que parfois dans mes lectures, certains personnages me sont aussi intolérables, comme cette Anna l’a été pour toi. C’est dire que l’auteur a fait son travail 🙂 Bisous

    1. Les interrogations que l’auteur soulève sont vraiment intéressantes mais l’histoire m’a laissée pantoise… j’ai éprouvé un vrai agacement pour ce type qui veut absolument devenir un autre, et cette fille d’un égoisme et d’une futilité exacerbé. Aucune empathie, il m’en faut un minimum pour entrer dans une histoire. Quant à l’histoire d’amour, elle est forcément vouée à l’échec. La dissimulation et le travestissement sont contraire aux sentiments amoureux empreints, à mon sens, de simplicité, de naturel, de spontanéité, de sincérité…

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