Filles impertinentes – Doris Lessing

Fillesimpertinentes

Ce récit autobiographique de Doris Lessing qui paraît pour la première fois en France a été écrit au début des années quatre-vingt. De sa naissance en Perse (Iran) en 1919 à la parution de son livre Vaincue par la brousse en 1950, l’auteure raconte trente ans de sa vie ; la rencontre de ses parents, leur origine sociale (sous l’ère Victorienne), les relations conflictuelles qu’elle a toujours entrenues avec sa mère, son impertinence envers le puritanisme, sa liberté, son anticonformisme, son anticolonialisme, ses engagements politiques (adhésion au parti communiste)…

On entrevoit dans ce récit le grand écrivain que sera Doris Lessing, on comprend son cheminement vers l’écriture, son combat contre l’injustice et l’intolérance.

Son père, mutilé de guerre (amputé d’une jambe) rencontre sa future femme sur le front. Issue de la bourgeoisie, elle était devenue infirmière pour s’occuper des autres et surtout pour être aimée, ayant reçue une éducation rigide sans affection. À la fin des hostilités, lui n’a qu’un désir : quitter l’Angleterre au plus vite. Affaibli physiquement, touché moralement, il en veut terriblement au gouvernement anglais. Le couple part en Perse où l’attend un poste de directeur dans un grand établissement bancaire. Sa femme est ravie, elle emporte avec elle une malle emplie de robes de soirée.

Mais rapidement, les désillusions de sa mère vont émerger : la déception tout d’abord de donner naissance à une fille, et la toquade de son mari de partir pour l’Afrique… Les voilà dans une ferme (culture de mais et tabac) en pleine brousse entourés par une faune sauvage, vivant dans une ferme décrépite, isolés (les premiers voisins sont à dix kilomètres)… Endettés au bout de cinq ans, lui n’est plus que l’ombre de lui-même – avec une occupation pourtant : la recherche d’or – elle, qui aimait tant parader s’ennuie mortellement. Elle envoie sa fille en pension, que celle-ci quitte de son plein gré à quinze ans, commence à écrire, enchaîne plusieurs petits métiers (qui font honte à sa mère), se marie, a des enfants, divorce, se remarie, donne naissance à un autre enfant, devient communiste,… Inutile de dire que sa mère est outrée de la vie dissolue de sa fille…

Le regard que pose Doris Lessing sur son histoire et sur sa mère en particulier est empli de sincérité, ce qui rend ce livre très émouvant. Au commencement du récit, elle utilise les mots de « colère » et « pitié » quand elle parle de sa mère. Au fur et à mesure, au gré des souvenirs d’enfance, et avec ses yeux d’adultes, elle apporte des nuances, elle comprend que celle-ci avait eu une vie douloureuse. Cet affrontement mère-fille est d’autant plus poignant que l’oeuvre de l’auteure sera marquée par cette relation tumultueuse.

« Il semble qu’il m’ait fallu toute une vie pour comprendre mes parents, au long d’un chemin jalonné de surprises. Un processus mystérieux d’autant plus effrayant qu’on ne peut l’infléchir en rien, nous mène d’une adolescence féroce – on croirait que parents et enfants se tiennent chacun à un bout du champ de bataille, armes en main – à un stade où l’on peut à tout moment s’imaginer à leur place. »

« Quelle chance prodigieuse ! Nous étions sur des terres qui n’avaient jamais été cultivées auparavant, dans une brousse encore épargnée par les imbéciles blancs ou noirs, entourés d’une faune sauvage, libres de vagabonder à notre guise sur des milliers d’hectares, en jouissant de notre trésor le plus précieux, la solitude… Mais notre mère restait éveillée la nuit, malade de chagrin parce que ses enfants étaient déshérités, n’étaient pas de bons petits bourgeois dans une banlieue quelconque de Londres. »

« Nous parlons sans cesse du fossé entre les générations. Mais fut-il jamais aussi marqué qu’entre la génération de mes parents et la mienne ? Ils croyaient que l’Empire britannique était la plus grande puissance au service du bien existant au monde, et que Dieu était aussi de cet avis. Que les Blancs étaient supérieurs à tous les hommes d’autres races, et que le peuple anglais était supérieur à tous les autres peuples blancs. Que la minorité blanche dans les colonies était là, avec l’assentiment de Dieu, pour civiliser et faire progresser les indigènes. Ils croyaient au Devoir. Au Patriotisme. À l’amour du travail bien fait. À la perennité du mariage. À la vie de famille. »

Filles impertinentes, récit autobiographique de Doris Lessing, Flammarion, Mars 2014 —

12 commentaires sur “Filles impertinentes – Doris Lessing

  1. Les relations mère-fille sont souvent difficiles, et comprendre ses parents comme ses enfants n’est pas évident .ce récit sur les liens intergénérationnel semble intéressant.

    1. Oui les rapports sont souvent houleux entre mère et fille… et ce qui est intéressant dans ce récit, c’est le glissement qui s’opère entre les yeux de l’enfance et le regard que pose l’adulte, la distance, des années après…

  2. Il semble très intéressant, d’autant plus que c’est une biographie et non une fiction totale. J’aime beaucoup l’écriture de Doris Lessing. Le récit de famille, l’Angleterre et l’Afrique…je me laisserais bien tenter.

    1. Je ne connaissais pas Doris Lessing. Ce récit m’a éclairée sur le tempérament de cette femme. Très envie de lire Le carnet d’or, entre autres…

  3. Au départ j’aime bien les biographies. Je ne connaissais que « Les carnets d’or » de cette auteure. J’avais dû m’y reprendre à trois fois pour venir à bout de ce livre, à l’époque. Par contre, celui que tu présentes ici me tente de par son sujet…
    Bonne journée Nadael

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