Une saison de nuits – Joan Didion

Unesaisondenuits

Nous sommes en 1959, dans l’ouest américain, sur l’exploitation familiale de houblon des McClellan. Everett, qui s’occupe aujourd’hui du Ranch est le descendant d’une dynastie de pionniers californiens. La Californie, Eldorado des américains depuis la ruée vers l’or. Le lieu de tous les rêves, de toutes les possibilités. Mais les années soixante se profilent et le visage de l’Amérique change, une mutation s’opère. S’amorce une nouvelle ère. Se dessine un nouveau monde.

Un coup de feu dans la nuit, déchirant et violent ouvre ce premier roman de Joan Didion (paru en 1963, traduit en France pour la première fois). Une détonation qui signe justement le déclin. L’effondrement d’une époque et celui d’un couple. Un parallèle intéressant entre l’intime et la société. Et au milieu coule une rivière… (le titre original est Run River).

Une femme – Lily – court jusqu’à la rivière. Ses talons claquent sur le ponton. Au bout de sa course, un homme ; son mari Everett est là, un calibre 38 dans la main. Sur le sol, un homme est allongé, sans vie. Drame passionnel, drame personnel.

Pour comprendre l’origine de ce meurtre et du mal-être de McClellan, Joan Didion nous fait remonter le temps. Nous voilà en 1938, Lily et Everett se rencontrent, s’aiment, se marient, ont des enfants, lui part à la guerre, elle reste, s’ennuie… Lily est une femme mélancolique, elle ne semble pas trouver sa place dans cette famille auprès d’un beau-père nostalgique et d’une belle-soeur naïve. Quand Everett rentre, quelque chose s’est cassée entre eux. Hypocrisie, mensonges, désillusions, mort, tromperies, l’incendie du four à houblons, la perte…

Le roman se clôt par un second coup de feu.

Un livre étonnant dans sa construction, avec un long flashback encadré par le présent. Un présent lourd marqué par la violence des sentiments et la colère d’assister à la destruction d’un empire. Et cette rivière tellement symbolique qui traverse de part en part le roman, insidieuse héroïne : nécessaire à la culture du houblon, berceau des amours de Lily et Everett, lieu mortel  (noyade, suicide, meurtre). La rivière, celle par qui tout commence et tout finit.

« Ce qui était loin d’être la première fois, par contre, c’était cette scène, et même si elle ne se rappelait plus ni quand ni comment elle avait commencé, il semblait à présent qu’ils étaient condamnés à la jouer ensemble tous les jours de leur vie, devant se creuser la mémoire pour trouver des griefs inédits, chérissant les plus familiers, nourrissant à l’alcool les pousses déjà indestructibles de leur ressentiment, et aussi à l’inépuisable adrénaline générée par ce qu’elle supposait être (faute d’autre mot à sa portée) l’amour. Apparemment cela n’avait plus d’importance de savoir qui avait commencé à en vouloir à l’autre, ni pourquoi : cela pouvait partir de n’importe quoi. Cela pouvait partir quand ils essayaient de toutes leurs forces de l’empêcher d’arriver, cela pouvait déchirer toutes leurs promesses tacites, pouvait envahir jusqu’à l’astucieux anonymat que constituaient les chambres de motel avec leurs moquettes en tweed, les chambres dans lesquelles ils s’étaient imaginés pouvoir tout recommencer ; des chambres dans lesquelles elle sentait, dès les premières vapeurs du premier verre, qu’Everett était quelqu’un qu’elle ne connaissait pas du tout, quelqu’un pour qui elle pouvait peut-être paraître la femme douée de grâce et de charme qu’elle avait voulu être. »

challengeromancièresaméricaines

Une saison de nuits, premier roman de Joan Didion (1963), traduit par Philippe Garnier, Grasset, Mars 2014 —

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18 réflexions sur “Une saison de nuits – Joan Didion

    1. Je découvre Joan didion avec ce roman. Impatiente de lire tes impressions sur Le bleu de la nuit. J’aimerais beaucoup lire La pensée magique…

  1. Je croyais d’abord que tu allais parler du « bleu de la nuit » justement… C’est drôle cette similitude de titres… J’aimerais beaucoup découvrir l’auteur moi aussi mais je commencerais sans doute par « La pensée magique ».

  2. J’ai toujours aimé les romans qui évoquent les années 60-70 aux États-Unis. Je pense à « La couleur des sentiments » sur le racisme. Aussi à « Les frères Sisters » que je viens de terminer. Roman québécois qui évoque la ruée vers l’or, deux frères, western moderne. Un roman plein de caractère.
    Bonne journée Nadael

    1. Pour avoir lu La couleur des sentiments, Une saison de nuits n’a absolument rien à voir, il n’est pas question de racisme ni de ségrégation ici. C’est l’histoire d’un couple à la dérive et des mutations de la société en rapport ici avec les grands propriétaires terriens…

  3. Je ne connaissais que « L’année de la pensée magique » de Joan Didion, ce titre semble parfait pour découvrir le versant romanesque de cette auteure…

    1. Ce premier roman de l’auteure pose sûrement les jalons de ses livres suivants, souvent autobiographiques d’ailleurs. Très envie de les découvrir…

    1. C’est vraiment une auteure à découvrir, Anis. De la sincérité et de la subtilité dans son écriture, et une maîtrise de la psychologie des personnages.

  4. Moi non plus je ne connais pas (pour la troisième fois cette semaine dans les blogs des auteurs que je n’ai pas lus!). Je n’avais pas aimé La couleur des sentiments. Certes, c’est un livre plaisant mais la complicité décrite et l’intrigue sont invraisemblables par rapport à l’époque de la ségrégation. Pour une appréciation plus juste du racisme à cette époque c’est Caldwell qui faudrait lire, un classique maintenant! Evidemment, il fait moins plaisir et c’est moins agréable à lire que la couleur des sentiments.

    1. Je n’avais encore jamais lu Joan Didion. Une jolie découverte. En ce qui concerne La couleur des sentiments, j’ai aimé cette lecture en ayant bien conscience qu’il s’agissait d’une fiction romanesque.

  5. Ce sont plus ces années qui me fascinent. Peu importe le sujet abordé. Je sais bien que la couleur des sentiments est totalement différent dans le thème. Mais ces années ont été marquées par plusieurs bouleversements aux États-Unis.

    1. Je comprends mieux maintenant. Je ne voyais pas le rapport entre les deux romans mais effectivement cette époque était pleine de mutations d’ordres différents. Bonne journée Nadine.

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